George Kurian (NetApp) "Quasiment aucun pays ne peut avoir une souveraineté totale sur l'IA."

En tant que spécialiste du stockage, NetApp est au cœur de l'infrastructure de données qui alimente la révolution de l'IA. Rencontre avec George Kurian, PDG de NetApp pour parler IA et souveraineté.

JDN. Que signifie pour vous la notion de souveraineté appliquée à l’IA ? S’agit-il d’avoir la main sur les puces, les serveurs, la pile logicielle… ?

George Kurian est le PDG de NetApp © NetApp

George Kurian. La souveraineté est une notion complexe à définir. L’acception la plus courante est celle de la capacité à garder le contrôle de sa propriété intellectuelle et de la pile technologique de l'IA, de manière à bénéficier d’une certaine indépendance. Il peut s’agir d’une obligation réglementaire, mais aussi d’une question d’intérêts propres.

Par exemple, certaines entreprises refusent de placer leurs données sur certains clouds, non pas à cause de contraintes nationales, mais plutôt de leurs propres contraintes concurrentielles. Elles s'inquiètent qu’une entreprise tierce puisse avoir un regard sur leur activité.

Je pense que si l'on veut définir la souveraineté pour l'IA au sens strict, il faut posséder l'intégralité de la pile en propre, c'est-à-dire les puces, l'infrastructure, le réseau électrique, la connectivité, les logiciels applicatifs, ce qui inclut aussi bien les modèles que les données.

Les pays européens en sont loin…

Ce ne sont pas les seuls. La réalité, c'est que sur les cinq prochaines années, quasiment aucun pays n’a la possibilité d'avoir sa propre pile complète. Il n'y en a que deux qui s'en approchent réellement, ce sont les Etats-Unis et la Chine, et même eux n’y sont pas tout à fait. Les Chinois contrôlent une part croissante des modèles ouverts basés sur la diffusion, tandis que les modèles propriétaires, eux, sont quasiment tous américains. Pour la plupart des pays, l’enjeu est donc de collaborer dans un cadre régional pour obtenir l'échelle et les investissements nécessaires afin de pouvoir construire soi-même une plus grande partie de la pile. En Europe, par exemple, est-ce que plusieurs pays peuvent travailler ensemble dans cette optique ?

On voit cela se produire entre le Moyen-Orient et l'Inde, où l'Inde est un partenaire de premier rang des Etats-Unis, alors que certains pays du Moyen-Orient ne le sont pas, et des entreprises du Moyen-Orient financent l'Inde pour lui permettre de mettre en place une pile plus complète. Cela va donc nécessiter de la collaboration inter-étatique pour tout le monde, à part les Etats-Unis et la Chine, qui ont l'échelle et les ressources pour le faire seuls. Notre vision consiste à donner aux clients les outils pour atteindre leur objectif.

Nous ne sommes pas nous-mêmes une entreprise d'IA, nous sommes un facilitateur qui permet aux clients d'utiliser l'IA et de répondre aux exigences de conformité qui sont les leurs. Que ce soit une exigence sectorielle ou une exigence de souveraineté, nous allons leur donner les outils pour y parvenir.

L’efficacité de l’IA repose notamment sur la libre circulation des données. Pensez-vous que la souveraineté de l'IA puisse être un obstacle à cela ? Comment concilier efficacité et souveraineté ?

La souveraineté implique forcément des compromis, y compris au niveau du potentiel d'innovation. Vous pouvez par ailleurs avoir des situations comme celle que l'on a vue au Moyen-Orient, où si vous placez toutes vos données dans une seule zone géographique, vous pouvez compromettre la résilience de votre activité.

La souveraineté est essentiellement une question de contrôle et de réduction des risques, en particulier autour des données. Notre approche consiste à fournir les outils intégrés directement dans les briques technologiques que nous livrons, de sorte que les clients puissent contrôler leur infrastructure. Par exemple, faire tourner notre service dans un environnement entièrement isolé du réseau, ou encore répondre à tous leurs besoins de conformité et de gouvernance.

Dans le contexte de l'IA, il va certainement y avoir des dispositifs en périphérie qui feront de l'inférence et fourniront des fonctionnalités d'IA. Tout comme pour le calcul, tout comme pour les applications, il y aura du traitement localisé, du cloud, de l'infrastructure plus large. Et pour la construire, nous nous alignons sur des protocoles ouverts et suivons une conviction fondamentale, à savoir que la donnée ne sera pas centralisée, mais continuera d'être dispersée dans différents environnements, différentes zones géographiques. Comment pouvez-vous accéder à cette donnée et faire de l'inférence dessus, ou l'utiliser pour l'entraînement, quelle que soit la charge de travail, sans avoir à copier la donnée ? Tel est l’objet de la brique technologique que nous construisons par-dessus.

Nous n'essayons pas d'être un fournisseur d'analytiques, ni un fournisseur d'IA. En revanche, nous voulons être le fournisseur d'infrastructure qui permet l'IA, qui permet l'analytique, sans pour autant connaître la donnée elle-même.

Les investissements dans l'IA ont entraîné une pénurie de mémoire. Les prix de celle-ci ont doublé, voire triplé sur la dernière année, et ce n’est visiblement pas près de s’arrêter. Comment gérez-vous cela en tant que spécialiste du stockage ?

Nous devons d’abord nous assurer que nous disposons de plusieurs sources d'approvisionnement en silicium différentes, et avons des accords à long terme avec les entreprises concernées, de manière à ce que nous soyons tous alignés sur ce que la demande des clients exige. L'autre volet consiste à construire et à aider nos clients à optimiser l'usage de la mémoire NAND, en la réservant uniquement aux données qui nécessitent réellement ce niveau de performance. Nous avons à cet égard de nombreuses solutions pour les accompagner, y compris des outils qui les aident à comprendre quelles données sont réellement chaudes et doivent se trouver sur une solution flash, et quelles données peuvent être déplacées vers des solutions à base de disques durs ou de bandes magnétiques. Nous avons une équipe de succès client qui travaille avec eux sur des projets pour optimiser cela.

Nous sommes par ailleurs l'un des seuls fournisseurs à continuer d'innover à la fois sur les systèmes entièrement flash et sur les systèmes hybrides, où l'on peut utiliser du disque dur classique et le cloud sur la même plateforme. Les clients disposent donc de capacités qu'ils peuvent réellement utiliser à plus court terme s'ils souhaitent, par exemple, s’étendre vers les clouds des hyperscalers.

On assiste à des changements considérables en cours dans l'infrastructure, avec les investissements dans l'inférence au service des entreprises qui déploient massivement l'IA, ce qui conduit à des centres de données plus décentralisés pour réduire les distances, donc la latence. Comment voyez-vous l'avenir du stockage dans ce contexte ?

Les contraintes sur le réseau électrique obligent les utilisateurs à distribuer le calcul, tout simplement parce qu'il n'y a pas assez d'énergie dans certaines régions du pays. Que ce soit en Europe, où les pays nordiques disposent d'une électricité abondante alors que d'autres régions sont contraintes, ou au Japon, où Hokkaido a un surplus alors que d’autres zones plus densément peuplées n'en ont pas assez. On retrouve ce problème dans plusieurs régions du monde.

Nous cherchons donc à collaborer avec les fournisseurs d'infrastructure pour nous assurer que des systèmes distribués puissent fonctionner ensemble. C'est une combinaison entre la façon dont nous concevons notre pile logicielle et celle dont fonctionne la partie réseau. Il existe de nouvelles connexions réseau et optiques qui permettent à des réseaux longue distance de fonctionner de manière cohérente. L'ancien business de l'interconnexion de centres de données évolue ainsi au profit d’une mise à l'échelle à travers de nouveaux réseaux où l'on peut étendre des connexions à faible latence.

Est-ce déjà le cas aujourd’hui ou s’agit-il d’une prédiction ?

Cela commence à se produire. C'est le cas dans les environnements de centres de données les plus avancés. Par exemple, si vous voulez mettre en place un cluster d'entraînement réparti sur deux sites, vous pouvez réaliser ce genre de connexions.

Notre approche consiste donc, d'une part, à concevoir des systèmes distribués de manière à pouvoir les faire passer à l’échelle, et d'autre part, à rester à la pointe des dernières avancées réseau afin de pouvoir les prendre en charge et nous y intégrer.