Réindustrialisation : après les usines, la bataille des capacités

Kali Group

Fabien Triay, CEO de Kali Group, interroge la souveraineté industrielle : réindustrialiser ne suffit pas, il faut aussi renforcer les maillons critiques qui peuvent bloquer la production.

Les interruptions de production annoncées par Stellantis dans plusieurs sites français, notamment à Sochaux et Rennes, en raison de contraintes d’approvisionnement en batteries longue autonomie, pourraient être lues comme un nouvel épisode des difficultés de l’automobile électrique européenne. Elles révèlent pourtant quelque chose de beaucoup plus structurant : une usine peut être implantée en France, employer plusieurs milliers de personnes, disposer d’équipements récents et rester malgré tout vulnérable à la défaillance ou à la saturation d’un seul maillon situé en amont de sa chaîne de production.

La souveraineté ne s’arrête pas aux portes de l’usine

C’est précisément là que notre manière de penser la réindustrialisation montre ses limites. Depuis plusieurs années, nous avons pris l’habitude de mesurer le retour de l’industrie à travers ce qui est le plus visible : les ouvertures de sites, les relocalisations, les gigafactories, les montants investis ou les emplois annoncés. Ces indicateurs sont nécessaires, mais ils disent finalement peu de la robustesse réelle d’un appareil productif, car une usine n’est jamais une unité autonome : elle dépend d’une succession de composants, d’équipements, de matières, de procédés, de fournisseurs qualifiés, de capacités logistiques et de niveaux de rendement qui doivent tous progresser de manière cohérente.

Cette dépendance est d’autant plus importante que les chaînes industrielles sont devenues plus complexes. Plus un produit incorpore de technologies, de sous-ensembles et de fournisseurs spécialisés, plus la performance finale dépend de la capacité de chacun à tenir la cadence. Une implantation nationale ne suffit donc pas à créer de la souveraineté si les briques indispensables à son fonctionnement restent sous-capacitaires, trop concentrées ou difficiles à remplacer.

Le maillon faible fixe la cadence

Dans le Manufacturing, cette logique est élémentaire. Une ligne conçue pour produire 1 000 pièces par jour n’en produira jamais davantage que ce que lui permet son opération la plus contrainte. Si une étape intermédiaire plafonne à 700 unités, ajouter des moyens en aval ou augmenter les équipes ne change rien à la capacité réelle de production tant que le goulet n’a pas été identifié puis supprimé.

À l’échelle d’une filière industrielle, le raisonnement est exactement le même. L’Europe peut investir massivement dans l’assemblage de véhicules électriques ; si les cellules de batterie, certains composants électroniques, les matériaux critiques ou les équipements nécessaires à leur fabrication ne montent pas en cadence au même rythme, la capacité installée en aval reste partiellement théorique.

C’est pourquoi le débat sur la réindustrialisation devrait progressivement changer de focale. Nous nous demandons beaucoup quelles usines il faut construire, quelles productions il faut relocaliser ou quels grands projets il faut attirer, mais encore trop peu quelles capacités intermédiaires peuvent empêcher ces usines de fonctionner. Or cette seconde question est souvent la plus décisive, parce qu’elle oblige à descendre dans la réalité des chaînes de valeur, à identifier les fournisseurs qui ne peuvent pas suivre une montée en cadence, les procédés maîtrisés par trop peu d’acteurs ou encore les composants pour lesquels aucune solution de substitution rapide n’existe.

Ce que les grands projets ne montrent pas

Ce déplacement du regard change également la manière d’évaluer un investissement industriel. Une nouvelle implantation est immédiatement visible, parce qu’elle produit une annonce, un bâtiment, des emplois et un montant d’investissement identifiable, alors qu’une augmentation de capacité chez un fournisseur de rang 2, l’automatisation d’une étape critique, la qualification d’un second procédé ou la réduction d’un taux de non-conformité sont beaucoup moins spectaculaires.

Pourtant, ces investissements diffus peuvent avoir davantage d’effet sur la production réelle lorsqu’ils permettent de supprimer une contrainte qui bloque toute une chaîne en aval. Dans certaines filières, quelques millions investis au bon endroit peuvent libérer une capacité très supérieure en aval ; à l’inverse, des centaines de millions engagés dans un site final peuvent produire moins d’effet qu’attendu si le principal goulet n’a pas été traité.

La souveraineté industrielle ne consiste donc pas uniquement à posséder les actifs finaux ou à localiser l’assemblage sur le territoire. Elle suppose de comprendre précisément où se situent les dépendances capables d’immobiliser une production entière, puis d’orienter l’investissement vers ces points de fragilité avant qu’ils ne deviennent des arrêts de ligne.

Réindustrialiser, c’est aussi renforcer l’existant

La France ne part pas d’une page blanche. Son industrie manufacturière représente encore près de 2,84 millions d’emplois salariés et environ 65 milliards d’euros d’investissements annuels. Le défi n’est donc pas uniquement de créer de nouvelles capacités, mais aussi de rendre l’appareil productif existant plus robuste, plus productif et moins dépendant de quelques maillons critiques dont la fragilité peut neutraliser les investissements réalisés ailleurs.

La prochaine étape de la réindustrialisation sera probablement moins spectaculaire que la précédente, parce qu’elle se jouera davantage chez les fournisseurs, dans les ateliers, sur les capacités machines, les rendements, la qualification, l’automatisation ou la montée en cadence que dans les seules annonces d’implantation. Elle sera pourtant plus décisive, car une industrie réellement souveraine ne se définit pas seulement par le nombre d’usines qu’elle possède sur son territoire, mais par sa capacité à identifier précisément ce qui peut les arrêter et à traiter ces dépendances avant qu’elles ne deviennent des arrêts de production.