À l'heure de l'IA, le risque pour les marques est de devenir interchangeables
L'IA générative permet aux entreprises de produire toujours plus de contenus, toujours plus vite. Demain, l'avantage ne sera pas de parler plus, mais d'avoir quelque chose à dire.
Jamais les entreprises n’ont disposé d’autant de moyens pour prendre la parole. Un post LinkedIn, une newsletter, un article d’expertise ou un argumentaire commercial peuvent désormais être générés en quelques minutes. L’IA facilite la rédaction, accélère les déclinaisons et abaisse considérablement le coût de production des contenus.
Cette évolution est une opportunité indéniable pour les directions de la communication et du marketing. Mais elle comporte un paradoxe : à mesure que la production de contenu devient plus accessible, la différenciation devient plus difficile.
Car si toutes les entreprises utilisent les mêmes outils pour répondre aux mêmes objectifs, avec des consignes similaires, elles risquent de produire des discours qui se ressemblent. Des textes bien construits, correctement formulés, mais dont on peine à identifier l'auteur ou la marque.
Le risque n’est pas que l’IA fasse mal parler les marques. C’est qu’elle les fasse toutes parler de la même manière.
La facilité de production ne remplace pas la pensée stratégique
Une marque ne se résume ni à un logo, ni à une signature, ni à une charte graphique. Elle repose sur un positionnement, une promesse, des convictions et une manière singulière de s’adresser à ses publics.
Or, l’IA ne peut pas compenser durablement l’absence de réflexion sur ces fondamentaux. Lorsqu’une entreprise ne sait pas précisément ce qui la distingue, ce qu’elle défend ou la valeur qu’elle souhaite apporter à ses clients, elle risque de confier à l’outil le soin de produire un discours générique à partir d’une stratégie elle-même imprécise.
Le résultat peut sembler satisfaisant au premier regard. Il sera structuré, fluide et immédiatement exploitable. Mais il lui manquera souvent ce qui rend une prise de parole mémorable : une conviction assumée, une expérience concrète, un point de vue qui ne soit pas simplement la reformulation de ce que tout le monde dit déjà.
L’IA peut aider à exprimer une idée. Elle ne dispense pas l’entreprise de la construire.
Le discernement devient une compétence stratégique
Face à cette abondance de contenus, la valeur du communicant ne se mesure plus seulement à sa capacité à produire ou à orchestrer des dispositifs. Elle repose aussi sur son aptitude à choisir, à hiérarchiser, à vérifier et à arbitrer.
Quel sujet mérite réellement une prise de parole ? Quel message correspond au positionnement de l’entreprise ? Quelle formulation traduit fidèlement ses engagements ? Quelle information doit être vérifiée ? Quel contenu apporte une perspective nouvelle plutôt qu'une énième variation sur un thème déjà largement traité ?
Ces questions sont loin d’être secondaires. Elles déterminent la pertinence de la communication et la crédibilité de ceux qui la portent.
Le communicant doit donc conserver la maîtrise éditoriale de ce que l’IA contribue à produire. Cela suppose de vérifier les faits, d’identifier les formulations convenues, de confronter les propositions aux réalités de l’entreprise et d'assumer la responsabilité du message final.
À cet égard, l’IA ne réduit pas nécessairement le besoin d’expertise. Elle peut au contraire le renforcer : plus il devient facile de produire un contenu acceptable, plus il faut de discernement pour produire un contenu réellement utile et distinctif.
Réaffirmer une voix de marque à l’ère des contenus automatisés
Pour les entreprises, la réponse ne consiste ni à rejeter l’IA ni à multiplier les règles qui en limiteraient l’usage. Il s’agit de l’intégrer à une stratégie de communication clairement définie.
Trois priorités me paraissent essentielles.
La première consiste à clarifier le positionnement et la personnalité de la marque. Quels sont ses convictions, ses engagements, ses preuves et son point de vue ? Quels sujets peut-elle légitimement traiter ? Quel ton lui correspond ? Ces éléments doivent constituer un cadre concret pour les équipes, et pas seulement un document de référence oublié dans un dossier partagé.
La deuxième est de définir les usages pertinents de l’IA. Explorer des angles, structurer une première version, synthétiser une documentation ou adapter un contenu à différents formats sont des applications utiles. En revanche, les prises de parole sensibles, les engagements institutionnels et les messages qui engagent directement la réputation de l’entreprise nécessitent une vigilance et une validation adaptées.
La troisième consiste à préserver la place de l’expérience et du réel dans la communication. Les retours du terrain, les témoignages des collaborateurs, les échanges avec les clients et les exemples concrets constituent une matière précieuse. Ils permettent d'ancrer les discours dans une réalité que la seule génération de texte ne suffit pas à restituer.
L'enjeu n'est pas d'opposer artificiellement les contenus humains aux contenus produits avec l'IA. Il est de faire en sorte que la technologie serve une parole authentique, informée et cohérente.
Demain, la différence se jouera moins dans la production que dans le point de vue
L’adoption de l’IA va progressivement banaliser certaines tâches de communication. Produire un texte correctement structuré ou décliner un message sur plusieurs canaux ne constituera plus, à lui seul, un avantage concurrentiel.
La différence se jouera davantage dans la capacité des entreprises à formuler une vision, à apporter des preuves, à exprimer des convictions et à construire une relation de confiance avec leurs publics.
C'est aussi une invitation à faire évoluer le rôle des directions de la communication. Au-delà de la maîtrise des outils et des canaux, elles doivent garantir la cohérence de la parole de l'entreprise, préserver son identité et aider les dirigeants comme les équipes à exprimer ce qui fait réellement sa singularité.
L'IA nous donne les moyens de produire plus. Elle nous oblige, en retour, à être plus exigeants sur ce que nous choisissons de dire.