ChatGPT n'a pas rendu mes étudiants moins intelligents. Il a rendu leur rapport à l'effort beaucoup plus visible

KATR

L'IA révèle le rapport des étudiants à l'effort. L'école doit désormais moins évaluer la production finale et davantage le jugement, la compréhension et la capacité à vérifier.

Pendant cinq ans, j'ai formé des étudiants en développement web et en cybersécurité, notamment à l'école 42 et en master. Sur une promotion de trente, je repérais d'habitude six ou sept profils dont je me disais : eux, ils vont devenir vraiment bons.

Pas forcément ceux qui rendaient tout en premier. Plutôt ceux qui voulaient comprendre ce qui se passait sous le capot. Ils posaient des questions sur la mémoire, la sécurité, le déploiement. Ils écrivaient des tests que personne ne leur avait demandés. Quand un bug résistait, ils pouvaient y passer la soirée juste pour avoir le fin mot de l'histoire.

Aujourd'hui, sur une promotion comparable, j'en repère un ou deux.

Le problème n'est pas que les étudiants seraient devenus moins intelligents. Le problème, c'est qu'une partie d'entre eux ne cherche plus à apprendre. Elle cherche à ce que ça marche.

ChatGPT n'a pas créé les étudiants qui copient sans comprendre. Ils existaient déjà. Avant, certains copiaient le code d'un camarade ou la première réponse trouvée sur Stack Overflow. La différence, c'est que la copie avait des coutures visibles. Il fallait adapter le code, comprendre un minimum le contexte, repérer ce qui cassait. La friction obligeait encore à réfléchir.

Avec l'IA générative, cette friction a presque disparu. On colle un sujet, on récupère une réponse propre, on relance avec l'erreur et on obtient une correction. Le résultat peut fonctionner sans que l'étudiant sache expliquer pourquoi. Il peut même sembler meilleur que le travail de celui qui apprend encore lentement.

C'est tentant. Et je comprends pourquoi. Quand un outil vous donne en trente secondes ce qui vous demandait trois heures, il faut une vraie discipline pour choisir malgré tout de comprendre.

C'est justement là que l'école doit changer.

Interdire l'IA serait absurde. Dans mon travail actuel, je vis entourée d'agents IA. Ils m'aident pour la prospection, le contenu, les mails ou les factures. Je ne vais pas préparer des étudiants à un monde professionnel où ces outils n'existeraient pas. Mais les laisser les utiliser sans revoir l'évaluation est tout aussi absurde.

On continue trop souvent à noter le résultat final : une application qui tourne, un exercice rendu, un dépôt de code propre. Or l'IA sait produire ce résultat. Ce qu'il faut évaluer maintenant, c'est ce qu'il y a derrière.

Demandez à l'étudiant d'expliquer chaque choix. Faites-lui modifier son architecture en direct. Introduisez un bug qu'il n'a jamais vu. Demandez-lui ce qui se passe si la charge est multipliée par cent, si une dépendance tombe, si une entrée malveillante arrive. Faites-le défendre ses compromis de sécurité, de performance et de maintenance. S'il a utilisé l'IA, qu'il montre comment il a vérifié ses réponses et ce qu'il a rejeté.

Autrement dit : cessons d'évaluer uniquement la production. Évaluons le jugement.

Le modèle de 42 reste très juste sur un point : on est son propre professeur. L'autonomie ne consiste pas à rester seul devant un écran. Elle consiste à apprendre à chercher, tester, se tromper, revenir en arrière et comprendre. L'IA peut accélérer ce chemin, mais elle peut aussi permettre de le contourner entièrement.

Les meilleurs profils d'avant sont d'ailleurs toujours les meilleurs profils aujourd'hui. Ceux qui allaient au fond des choses utilisent l'IA pour aller encore plus loin. Ils lui demandent des contre-exemples, comparent plusieurs solutions, vérifient les failles, explorent une technologie qu'ils n'auraient pas eu le temps d'aborder seuls. Ils progressent plus vite.

L'IA n'a donc pas changé qui sont les meilleurs. Elle a creusé l'écart entre ceux qui comprennent et ceux qui copient.

C'est pour cela que je ne crois pas à une génération perdue. Je crois à un système d'éducation qui n'a pas encore adapté ses règles. Tant que nous récompenserons une réponse plutôt que la capacité à raisonner, les étudiants les plus pragmatiques optimiseront pour la réponse.

À nous de changer ce que nous récompensons.