Désert médical : ce ne sont pas les campagnes qui renoncent aux soins, ce sont les cadres

Filien ADMR

63 % des Français ont renoncé à un rendez-vous médical cette année. Les premiers touchés ne sont pas les campagnes, mais les cadres empêchés par leurs horaires de travail.

Quand un rendez-vous médical est introuvable, on imagine un village sans médecin. C'est le mauvais diagnostic.

63 % des Français ont arrêté de chercher un rendez-vous cette année, faute de créneau libre. Ils sont 65 % à la campagne et 61 % dans les grandes villes. Quatre points d'écart, sur un problème qui touche deux patients sur trois. La géographie n'explique presque rien.

Ce chiffre vient d'une étude publiée en mai par un think-tank et un acteur de la prise de rendez-vous en ligne, à partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025 dans dix professions de ville. Une étude sur le manque de rendez-vous, financée par l'entreprise qui les distribue, appelle une contre-épreuve. Je l'ai cherchée.

La Fédération hospitalière de France et un institut de sondage ont interrogé 2 500 Français en février, sur cinq ans et toutes raisons confondues : 73 % ont renoncé à un soin, contre 63 % en 2024. Dix points d'écart entre les deux enquêtes, pour la même conclusion. Les délais cités divergent (42 jours en cardiologie selon l'une, trois mois selon l'autre, l'une mesurant une médiane et l'autre une moyenne), mais le classement des obstacles est identique dans les deux échantillons : le délai d'abord, le budget ensuite, la distance loin derrière.

Ce sont les actifs qui renoncent

71 % des cadres ont arrêté de chercher un rendez-vous en douze mois. 45 % des retraités ont fait la même démarche, alors qu'ils ont statistiquement plus de raisons de consulter. Un retraité peut appeler un mardi à 10 h. Un cadre est en réunion. Ce que nous appelons un désert médical est d'abord un problème d'agenda : le vôtre ne coïncide pas avec celui des cabinets.

Le deuxième frein cité est l'impossibilité de réserver en ligne, à 35 % : un cabinet qui ne publie pas ses créneaux oblige à téléphoner pendant les heures de bureau. Le prix arrive en troisième position, à 21 %, et touche surtout les plus jeunes, moins souvent couverts par une mutuelle. L'absence de créneau bloque 60 % des 25-34 ans, contre 20 % des 65-74 ans.

Le rendez-vous qu'on ne trouve pas finit aux urgences. 23 à 27 % des patients y sont allés faute d'avoir pu consulter en ville, contre 17 % en 2019. Près d'un patient sur cinq en ressort avec une simple consultation, sans examen ni hospitalisation, après un passage qui dure en moyenne 1 h 35. La salle d'attente des urgences est devenue le cabinet de ceux qui n'ont pas eu de rendez-vous.

Un outil public qui ne voit pas les spécialistes

L'État dispose depuis 2012 d'un indicateur, l'accessibilité potentielle localisée, qui mesure combien de consultations un habitant peut espérer près de chez lui. Il ne couvre que cinq professions : généralistes, infirmières, sages-femmes, kinésithérapeutes, chirurgiens-dentistes. Aucun spécialiste. La liste des 151 territoires prioritaires publiée par le ministère en juin 2025 montre donc où manquent les généralistes, pas où manquent les cardiologues. Et le nombre de praticiens ne suffit pas à expliquer les délais : la France compte plus de cardiologues que d'ophtalmologues, et attend deux fois plus longtemps pour les premiers.

Une spécialité a pourtant divisé son délai par deux en six ans, sans un médecin de plus : les ophtalmologues, en délégant l'accueil et les mesures à des orthoptistes pour ne garder que le diagnostic. Le résultat est nettement mesurable. Il montre qu'une réorganisation du temps médical peut compter autant que le nombre de médecins.

Et l'intelligence artificielle ?

45 % des patients ont interrogé une IA sur un symptôme ces trois derniers mois, et 78 % des étudiants. Dans 18 % des cas, cette consultation a mené à voir un professionnel qui n'était pas prévu. Dans 18 % des cas également, elle a conduit à renoncer à consulter après avoir lu la réponse — un chiffre qui grimpe à 20 % chez les étudiants, jugés par l'étude comme le profil le plus préoccupant.

On se trompe de diagnostic

Ce sont les actifs qui renoncent le plus, les cadres en tête, et la géographie n'explique presque rien à leur situation. Le problème, c'est que les cabinets ferment quand les gens travaillent.

On sait pourtant que ça peut changer : une spécialité l'a déjà fait, et son délai de prise en charge a chuté de moitié sans effectif supplémentaire. Le diagnostic est posé. Reste à s'en servir.