Modernisation de l'assurance : les systèmes cœur de métier sont le dernier rempart à franchir

Guidewire

La modernisation de l'assurance a surtout porté sur les interfaces. Sans refonte des systèmes cœur, les assureurs resteront freinés face aux enjeux réglementaires, tarifaires et à l'IA.

Depuis une dizaine d’années, un vaste mouvement de modernisation a été engagé par les assureurs afin d’accompagner l’intensification de leur activité et de répondre à des attentes clients toujours plus élevées. En analysant les orientations stratégiques retenues et les investissements consentis, un constat s’impose : les efforts se sont principalement concentrés sur les éléments visibles de l’écosystème, là où l’expérience client pouvait être rapidement valorisée. Les outils de relation client, les portails en ligne ou encore les applications mobiles ont ainsi bénéficié d’une attention prioritaire.

Cette approche, centrée sur les couches externes, a indéniablement permis d’améliorer les parcours digitaux et de rendre les interfaces plus fluides. Toutefois, les systèmes cœur de métier sont restés largement à l’écart de cette dynamique. Initialement conçus pour traiter des transactions et conserver des données, ils n’ont pas évolué au rythme des usages ni des exigences croissantes du marché. La question se pose alors de la capacité du secteur à engager, au cours des dix prochaines années, une modernisation réelle de ces fondations afin de faire face aux nouveaux défis.

Des architectures cloisonnées qui freinent l’évolution

Les systèmes centraux des assureurs se sont constitués progressivement, par ajouts successifs, sans vision globale. Chaque composant fonctionnel – tarification, évaluation du risque, souscription, facturation ou gestion des sinistres – a été développé de manière indépendante. Malgré les tentatives d’intégration via des interfaces techniques, ces silos ont instauré une rigidité structurelle qui entrave la fluidité des processus.

Pour les assurés, cette organisation se traduit par des démarches longues et morcelées, qu’il s’agisse d’obtenir un devis, de signer un contrat, de déclarer un sinistre ou de mettre fin à une couverture. L’embellissement des points d’entrée digitaux ne suffit pas lorsque le socle qui supporte l’ensemble reste inchangé.

Cette inertie devient d’autant plus problématique que le cadre réglementaire se durcit. Entre le règlement européen FIDA, qui encourage l’open insurance et la portabilité des données en imposant une ouverture accrue des processus, et la loi Hamon, qui simplifie la résiliation des contrats, une exigence de simplicité et de rapidité s’impose progressivement. De telles évolutions se heurtent frontalement à des architectures cloisonnées. En misant sur des couches transverses sans transformer le cœur du système, une limite structurelle du modèle actuel est atteinte.

La tarification, levier central de la compétition

Le secteur de l’assurance demeure relativement stable, marqué par peu de nouveaux entrants et peu de ruptures majeures. Néanmoins, près d’un assuré sur trois se déclare prêt à changer d’assureur, principalement pour des motifs financiers, dans un contexte inflationniste. La concurrence s’exerce donc largement sur le terrain des prix.

Déterminer une tarification pertinente suppose d’appliquer le bon prix, au bon risque, au bon moment et pour la bonne personne. Une telle exigence ne peut être satisfaite dans un environnement fragmenté. Lorsque les données sont dispersées et que les processus ne sont pas exécutés de bout en bout, les calculs restent approximatifs et insuffisamment personnalisés, au détriment de la fidélisation et de l’acquisition.

Cette situation illustre clairement l’écart entre une modernisation superficielle et une transformation structurelle. Les acteurs qui engagent une refonte de leur système cœur, en centralisant les données, en fluidifiant les chaînes de traitement et en industrialisant la tarification, prennent une avance décisive. À l’inverse, le maintien d’une logique de rafistolage par des couches périphériques expose à une perte progressive de compétitivité sur un marché où les arbitrages sont permanents.

Un socle intégré, condition de l’intelligence artificielle

La prochaine décennie devrait s’accompagner d’une transformation profonde du secteur, avec un basculement vers des plateformes intégrées capables de gérer de manière fluide l’ensemble du cycle de vie client, de la tarification à la gestion des sinistres, en passant par la souscription et la facturation.

Au-delà des gains d’efficacité opérationnelle, cette intégration constitue un prérequis essentiel à l’exploitation de l’intelligence artificielle, et notamment de l’IA générative. Le fonctionnement de ces technologies repose sur des données centralisées, cohérentes et accessibles en temps réel. À l’inverse, des environnements cloisonnés tendent à reproduire et amplifier les incohérences existantes.

C’est dans cette perspective qu’un système cœur ouvert, intégré et modernisé devient indispensable pour tirer pleinement parti des apports de l’IA, qu’il s’agisse de tarification dynamique, de recommandations personnalisées ou d’automatisation des sinistres. Les éditeurs de solutions ont d’ailleurs fait évoluer leurs offres dans ce sens, en concevant des plateformes pensées dès l’origine pour couvrir l’ensemble des processus.

La modernisation des couches périphériques a constitué une première étape structurante pour le secteur. Toutefois, la réponse durable aux attentes des clients, aux contraintes réglementaires et à l’évolution des usages passe désormais par une transformation en profondeur des systèmes cœur. Loin d’être une contrainte, cette évolution représente une opportunité stratégique : celle de bâtir des architectures plus agiles, intégrées et orientées vers l’avenir. En s’engageant dès aujourd’hui dans cette voie, les assureurs se dotent des moyens nécessaires pour mieux valoriser leurs données, accélérer l’innovation et consolider la confiance des assurés. Miser sur un cœur ouvert et modernisé, c’est créer les conditions d’une plus grande efficacité, d’une réactivité accrue et d’une capacité renforcée à se réinventer face aux enjeux de la prochaine décennie.