Après l'entrepreneur et l'investisseur, place à " l'opérateur-investisseur "

MORRO BAY GROUP

L'opérateur-investisseur réunit capital et expérience entrepreneuriale pour accompagner les PME dans la durée. Un modèle appelé à jouer un rôle clé face à la grande vague de transmissions.

En France, le monde de l’entreprise a, pour ainsi dire, toujours été divisé : d’un côté l’entrepreneur qui construit et de l’autre l’investisseur qui finance. Dans d’autres pays, cette frontière est depuis longtemps plus poreuse. En attestent les notions d’operator-led investing, d’owner-operator ou encore d’entrepreneurship through acquisition. Toutes témoignent, avec certaines nuances, d’une même conviction : pour créer de la valeur dans une entreprise, le capital ne suffit pas, l’expérience de celui qui a déjà dirigé, développé, vendu son entreprise compte tout autant.

L’émergence de la figure hybride de "l’opérateur-investisseur"

Cette figure n’est pas nouvelle en France. Des entrepreneurs ont depuis longtemps réinvesti leur capital et leur expérience dans d’autres entreprises. Ce qui change aujourd’hui, c’est que cette pratique tend à se structurer et à devenir un modèle d’investissement à part entière. Avec une particularité : ils réinvestissent aussi leur expérience opérationnelle. Nous appellerons cette figure hybride « l’opérateur-investisseur ».

Il serait facile d’opposer cette approche aux fonds d’investissement traditionnels. Ce serait une erreur. Le private equity avec son financement, ses méthodes, ses réseaux et sa discipline, a contribué au développement de milliers d’entreprises françaises. Les opérateurs-investisseurs ne sont pas destinés à le remplacer. Ils viennent plutôt compléter l’écosystème.

Ils proposent une autre manière d’envisager le rôle de l’actionnaire : apporteur de capitaux, partenaire stratégique, mais aussi entrepreneur capable de contribuer très concrètement à la transformation et au développement d’une entreprise. Cette évolution me semble d’autant plus intéressante qu’elle intervient à un moment charnière pour l’économie française : celui de la transmission de centaines de milliers de PME dans les prochaines années. Face à ce défi gigantesque, multiplier les profils capables de reprendre et de développer ces entreprises est plutôt une bonne nouvelle.

D’autre part le tissu économique très morcelé (représentant l’essentiel de l’économie française) a besoin de consolidation afin de construire des groupes compétitifs à l’international.

Investir après avoir entrepris : cela change tout

Un tableur Excel ou un bilan comptable racontent beaucoup de la vie d’une entreprise, mais certainement pas tout. Certaines épreuves ne peuvent être comprises qu’en les ayant vécues. Prenez le coût de l’échec d’un recrutement stratégique, le danger d’une trésorerie trop tendue, le risque à attribuer une part trop importante de son chiffre d’affaires à un seul client, ou encore le lancement de son activité dans un nouveau pays.

J'ai passé plus de dix ans à construire et développer une entreprise avant de devenir investisseur. Cette expérience influence naturellement aujourd’hui ma façon de jauger une société. Quand j’analyse une PME, je regarde évidemment ses comptes, sa rentabilité, son besoin en fonds de roulement ou son potentiel de création de valeur. Mais je regarde aussi son organisation commerciale, ses process, la qualité de son management, de ses collaborateurs, la dépendance au dirigeant, la capacité des équipes à exécuter une stratégie ou encore les endroits où quelques décisions très concrètes peuvent faire changer l’entreprise de dimension.

C’est là que réside, selon moi, la spécificité de l’opérateur-investisseur : avoir conscience que l’expérience opérationnelle est un atout au même titre que le capital.

Au-delà de l’apport de capital et de la structuration d’une opération financière, la création de valeur arrive après le deal. L’opérateur-investisseur vient impulser des changements permettant à l’entreprise de poursuivre sa croissance (incluant possiblement add-on & coumpound).

Cela peut consister à professionnaliser une force de vente, à revoir une organisation, à structurer la gouvernance, à mutualiser certains moyens, à investir dans la technologie, à ouvrir un nouveau canal de distribution, à réaliser une croissance externe pertinente… Les exemples sont nombreux.

C’est pourquoi l’investisseur de demain ne pourra probablement plus se contenter d’apporter du capital et de siéger à un conseil stratégique. Il devra de plus en plus être capable d’accompagner le changement et l’exécution tout en prenant en compte la transformation des business model et des écosystèmes qui arrivent par le biais de l’IA. Il ne prendra pas la place du dirigeant mais saura exactement de quoi il parle lorsqu’il le challenge.

Un changement à l’ère de la grande transmission

Comme évoqué quelques lignes plus haut, l’émergence de ce nouveau modèle d’investisseur arrive à un moment où la France s’apprête à connaître une vague considérable de transmissions d’entreprises. Bpifrance estime que 370 000 TPE-PME-ETI pourraient être concernées par une transmission d’ici 2030.

Des milliers de dirigeants (de TPE essentiellement) vont devoir passer la main dans les prochaines années. Pour certains d’entre eux qui auront consacré vingt ou trente ans de leur vie à leur entreprise, le sujet n’est pas simple. Il ne peut être réduit à une équation financière : trouver un acquéreur, déterminer une valorisation, organiser le financement puis signer.

Ces dirigeants voudront évidemment vendre dans de bonnes conditions, se souciant de ce que deviendront leurs salariés. Chacun voudra savoir si son entreprise conservera son identité, si l’acquéreur comprendra réellement son métier, si celui-ci continuera à investir lorsque la croissance ralentira. Et parfois simplement s’il sera encore là dans dix ans. Cette dimension humaine de la transmission est trop souvent sous-estimée. Or elle pourrait favoriser l’émergence d’une autre forme de capital : un capital entrepreneurial, patient et opérationnel. Un capital qui ne considère pas systématiquement l’entreprise comme un actif dont il faudra organiser la sortie quelques années plus tard, mais comme une société qu’il faut continuer à développer.

Le retour du temps long : "l’investissement entrepreneurial"

Une partie importante de l’industrie financière fonctionne naturellement avec des horizons d’investissement déterminés. Ce modèle a démontré son efficacité et il continuera à jouer un rôle essentiel dans le financement des entreprises mais il ne répond pas à toutes les situations.

Certaines entreprises ont besoin de cinq ans, d’autres de dix. Certaines traverseront un cycle difficile avant de retrouver une trajectoire de croissance tandis que d’autres connaitront des résultats exponentiels.

L’absence d'une échéance de sortie imposée change alors profondément la manière de prendre les décisions. On peut renoncer à optimiser un résultat à court terme pour investir dans une plateforme technologique, une marque, une implantation internationale ou une équipe dont les effets se mesureront plusieurs années plus tard. On peut surtout raisonner comme un propriétaire. Ce retour du temps long me semble être l’une des évolutions les plus intéressantes actuellement dans l’investissement entrepreneurial.

Pour résumer, si auparavant, développer une entreprise puis la céder était souvent vu comme un succès, cela devient de plus en plus le point de départ d’une autre carrière. Une première aventure entrepreneuriale permet d’accumuler du capital, mais elle permet surtout d’acquérir l’expérience : apprendre à vendre, recruter, manager, financer, internationaliser, traverser des crises et prendre des décisions imparfaites avec des informations incomplètes. Alors pourquoi ne pas réinvestir les deux ?

C’est cela, finalement, l’opérateur-investisseur : quelqu’un qui investit à la fois son capital et son vécu entrepreneurial. Et dans une économie française morcelée en pleine passation, nous aurons besoin des deux.