Réunion de l'Icann à Nairobi : un sommet explosif ?

Sur fond de menaces terroristes, le prochain sommet international de l'Icann doit se tenir à Nairobi (Kenya) début mars. Certains remettent en question cette rencontre organisée par l’organisme chargé de la régulation technique mondiale de l'Internet... Un mauvais coup pour l'Internet ?

Trois fois par an, jusqu'à 2 000 personnes se réunissent pour travailler sur l'Internet d'aujourd'hui et de demain. Parfois théoriques, ces travaux sont le plus souvent très pratiques. Ils ont des répercussions sur chaque utilisateur de l'Internet. Comme ceux qui ont un site, pour eux-mêmes ou pour leur société, et ont donc besoin d'un nom de domaine pour l'identifier. Pour ceux, également, qui souhaitent, lorsqu'ils tapent le nom de leur site favori dans un navigateur, être correctement redirigés vers ce site-là et non une copie visant à les tromper (pour capturer leurs codes d'accès, par exemple)...
 
Trois fois par an donc, l'Icann se réunit. Cet organisme est en charge de la régulation des principales fonctions techniques de l'Internet, dont le nommage.  Pour que le système marche, par exemple, chaque nom de domaine doit être unique : si Indom.com pouvait appartenir à deux entités différentes et donc pointer vers deux sites différents, comment pourrait-on garantir l'intégrité de fonctionnement de l'Internet ? l'Icann fixe ainsi les engagements de ceux qui commercialisent les noms de domaine vis-à-vis de leurs clients, afin de protéger les droits et les intérêts des internautes.

De plus, l'Icann planche aussi sur ce que pourrait être l'Internet de demain, au travers d'initiatives comme son programme des nouvelles extensions, qui vise à permettre à tous de créer l'équivalent d'un .com, comme un .ville (le projet du .paris par exemple) ou un .xyz pour une grande entreprise, une association, un groupement d'intérêt...
 
Le bas de la pyramide nourrit le haut  
l'Icann est une structure pyramidale basé sur le principe du "bottom-up", du bas vers le haut. En l'occurrence, la base, c'est nous tous. Les réunions Icann sont ouvertes et gratuites. N'importe qui peut s'y rendre et donner son avis. C'est d'ailleurs en partie pour ça que l'Icann tient trois réunions par an partout dans le monde. Si tout se passait toujours aux Etats-Unis ou en Europe, les ressortissants d'autres pays auraient du mal à participer.
 
Ceux qui souhaitent donner un peu plus qu'un avis occasionnel, quand l'Icann se réunit dans leur région, peuvent adhérer aux collèges qui forment le deuxième niveau de la pyramide et regroupent des intérêts communs. Il existe par exemple un collège des bureaux d'enregistrement, ou un collège des avocats traitants des questions de droit des marques en rapport avec l'Internet.
 
Ces collèges sont regroupés dans des "organismes de soutiens", troisième niveau de la pyramide, avec à leurs têtes des conseils en relation directe avec le plus haut niveau, celui du Conseil d'administration de l'Icann. Tout ce petit monde offre son temps, sans rémunération, à l'Icann. Seuls la soixantaine d'employés de l'Icann et son PDG, sont payés.
 
Le système repose donc sur les capacités de discussion et d'interaction de ces volontaires. A ce titre, les trois réunions physiques de l'Icann servent de ciment pour maintenir une unité entre tous ces gens d'origines, de langues, de pays et de cultures différentes. Se voir de temps en temps, physiquement, dans les mêmes lieux, permet de réellement mieux faire avancer les dossiers.
 
Attaques suicides  
La rencontre prévue à Nairobi, la capitale du Kenya et le lieu choisi pour la prochaine réunion de l'Icann du 7 au 12 mars prochains, risque néanmoins d'être difficile. Depuis plusieurs semaines, les coulisses de ce sommet bruissent d'anxiété. Le niveau de sécurité, sur place, serait des plus incertains, dit-on.
 
Les participants américains semblent particulièrement préoccupés. Leurs employeurs, probablement soucieux de se couvrir au niveau de leurs polices d'assurances et/ou d'éviter tout risque de procès, ont commencé à donner des consignes de ne pas se rendre au Kenya. Ou, en cas de visite permise, de ne jamais se déplacer seul, quitte à ne même pas sortir de son hôtel le soir.
 
Vues de l'Europe, ces inquiétudes paraissaient moins faciles à comprendre. De nombreux pays accueillent les sommets de l'Icann et ne semblent pas plus sûrs que le Kenya au niveau de la petite délinquance. Alors faut-il se rendre au Kenya ou non ? Pour beaucoup, la question a été tranchée la semaine dernière, lorsque les menaces d'un groupe islamiste appelé al-Shabaab al-Islamiya ont été rendues publiques par le gouvernement américain. Ce groupe projetterait de faire sauter le Kenyatta International Conference Centre (KICC) de Nairobi car c'est un symbole du gouvernement kenyan. Or c'est aussi le lieu de la conférence Icann ...
 
Le risque a depuis été jugé "non crédible" par le gouvernement australien tandis que l'ambassade danoise de Nairobi a indiqué ne pas anticiper de problèmes lors du sommet ICANN.
 
Effets collatéraux 
Mais le mal est fait. Les participants habituels des sommets de l'Icann désertent en masse. Non, ils ne sont pas prêts à risquer leurs vies pour aider l'Internet à être gouverné et structuré. Plusieurs acteurs majeurs de la gouvernance de l'Internet ont écrit au PDG de l'Icann pour lui demander d'annuler le sommet. Pour la petite histoire, un sommet avait déjà été prévu au Kenya en mars 2008, et annulé à l'époque en raison des violences postélectorales qui secouaient alors le pays.
 
Une deuxième annulation ferait donc mal. D'abord à l'Icann, qui se veut un organisme international capable d'aller à la rencontre des Internautes du monde entier. Ensuite à  Nairobi, car l'arrivée dans une ville de nombreux étrangers participant à un sommet (dont le budget d'organisation tourne autour des 2 millions de dollars) a toujours des incidences bénéfiques pour l'activité locale.
 
Enfin l'Internet y perdrait des plumes. Les discussions prévues à Nairobi doivent permettre de faire avancer de nombreux dossiers, dont : le programme de création des nouvelles extensions, qui a pris du retard (15 nouveaux documents relatifs à ce programme doivent être publiés à temps pour Nairobi) ; l'élaboration du budget de l'Icann (financé par les acheteurs de noms de domaine, au travers de taxes) ; l'analyse de la situation de sécurité sur Internet (pour prévenir ou guérir les prochains types de cyber attaques en diffusant plus largement des techniques de sécurisation de l'infrastructure) ; ou encore assurer une meilleure transition vers l'IPv6, technologie d'adressage du 21e siècle qui vise à remplacer un IPv4, devenu obsolète et menaçant de freiner le développement de l'Internet de demain... Repos !
 
Les enseignements de l'affaire Nairobi 
De sérieuses questions se posent à l'Icann. Faut-il maintenir le sommet, compte tenu du prix que coûte son organisation, si le nombre de participants est très faible ? Pour l'instant, les estimations de présence tourneraient autour des 400 personnes ; à titre de comparaison, lorsque l'Icann a tenu sommet à Paris en juin 2008, plus de 1 800 personnes ont participé aux débats. Si l'on annule, comment s'assurer que les travaux prévus ne soient pas tout simplement suspendus jusqu'au prochain sommet tenu à Bruxelles, en juin ? Et, plus généralement, comment s'assurer qu'un organisme de gouvernance qui repose à ce point sur des volontaires qui trouvent le temps et le financement pour se rendre aux quatre coins du monde, trois fois par an, puisse continuer de fonctionner ?
 
Pour l'instant, l'Icann Nairobi reste au programme. Que le sommet soit annulé ou non, les inquiétudes qu'il a généré rendent obligatoire la question de savoir si l'organisme en charge de diriger l'Internet doit revoir son mode de fonctionnement. De la réponse dépend une certaine vision d'une gouvernance de l'Internet libre, démocratique, au sein de laquelle se côtoient autant les gouvernements que les individus, et qui est accessible tant pour les pays développés que pour ceux dans lesquels l'Internet peut assurer le développement de demain.

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