L'ICO, ou comment lever des millions en quelques secondes

L'ICO, ou comment lever des millions en quelques secondes L'initial coin offering est un nouveau mode de financement qui mêle crypto-monnaie et crowdfunding. Une combinaison qui séduit les start-up de la blockchain.

Lever des millions en seulement quelques minutes n'est plus un exploit. Dans le monde de la blockchain, c'est même devenu une banalité. Comment ? Grâce à une ICO, qui signifie "initial coin offering". Traduction : une levée de fonds en crypto-monnaie. Depuis le début de l'année, les entrepreneurs de la blockchain ont levé 327 millions de dollars via des ICO, contre 295 millions de dollars auprès des VC, selon une étude de Coindesk. Et ce n'est que le début. "Cette pratique est train de se développer. Environ une ou deux ICO sont organisées par semaine dans le monde. Et les montants deviennent très importants", observe Simon Polrot, avocat et fondateur du site Ethereum France. Un des derniers exemples en date est Civic, une start-up qui développe une plateforme pour vérifier une identité via la blockchain. Elle a levé 33 millions de dollars le 21 juin. Autre ICO qui a fait du bruit : Brave, le navigateur web créé par le cofondateur de Mozilla, Brendan Eich. Le 31 mai dernier, il a levé 35 millions de dollars… en 30 secondes ! Ce ne sont pas des cas isolés, comme le montre ce tableau qui réunit les dernières ICO de plus de 10 millions de dollars (Source : Smith and Crown).

Entreprise (Pays) Activité Date de l'ICO Montant de l'ICO
Civic (US) Plateforme pour vérifier une identité grâce à la blockchain 21 juin 2017 33 millions de dollars
Bancor Protocol (US) Plateforme d'échanges de crypto-monnaies en réserve 12 juin 2017 153 millions de dollars
Brave (US) Navigateur web qui bloque les publicités et les remplace par du contenu plus qualitatif 31 mai 2017 35 millions de dollars
Mysterium Network (Suisse) Réseau virtuel privé décentralisé  30 mai 2017  14 millions de francs suisses
Veritaseum (US) Plateforme de transactions en peer-to-peer sur les marchés financiers Du 25 avril au 26 mai 2017 13,9 millions de dollars
MobileGo (US) Plateforme de jeux vidéo sur mobile décentralisée  Du 25 avril au 25 mai 2017 53 millions de dollars
Storj (US) Stockage de cloud décentralisé Du 19 au 25 mai 2017 29,2 millions de dollars 
Aragon (Estonie) Plateforme pour créer et gérer des organisations décentralisées (DAO) 17 mai 2017 24,7 millions de dollars 
TokenCard (Singapour) Carte de débit basée sur un portefeuille Ethereum 2 mai 2017 12,7 millions de dollars
Gnosis (US) ¨Plateforme prédictive pour les marchés financiers  24 avril 2017 12,2 millions de dollars
iExec (France) Cloud distribué  19 avril 2017  12 millions de dollars
Cosmos Network (Suisse) Réseau pour améliorer les problèmes d'interopérabilité des blockchains 6 avril 2017 15 millions de francs suisses 
Qtum (Singapour)  Plateforme blockchain open source pour faciliter le développement de smart contract    Du 16 au 21 mars 2017 15,6 millions de dollars 

Avec l'ICO, aussi appelée crowdsale, les jeunes pousses n'ont plus à attendre des mois avant d'avoir le "go" d'un fonds d'investissement. Pour ce faire, une entreprise doit émettre des tokens (ou jetons) sur une plateforme dédiée. Les tokens émis permettront à son détenteur de recevoir une partie des bénéfices générés par l'entreprise, comme un dividende avec une action. Une fois que le projet est déposé sur la plateforme, l'entreprise en fait la promotion auprès de la communauté. Les investisseurs intéressés envoient ensuite de la crypto-monnaie, principalement des ether ou des bitcoin, en échange des tokens.

Un marché spéculatif 

Comme les fonds sont levés sur Internet, tout le monde peut y participer. "Quand une entreprise fixe une date, l'ICO s'ouvre et tout le monde peut investir en même temps. Plus elle communique bien en amont, plus le montant recherché est atteint rapidement", résume Edouard Vallet, secrétaire de l'association Le Cercle du Coin. La durée et le montant de la levée de fonds sont prévus avant le lancement de l'ICO et ne peuvent pas être modifiés en cours de route. Une fois le montant atteint, les prochains paiements sont automatiquement refusés. 

Cependant, il est toujours possible d'acheter des tokens après la levée de fonds. "Les tokens peuvent atterrir sur des places de marché non régulées à peine une heure après la levée de fonds. Certains investisseurs vont les revendre bien plus cher qu'ils ne les ont achetés. C'est purement spéculatif ", souligne Simon Polrot. Tous les investisseurs ne sont pas attirés uniquement par l'appât du gain selon l'avocat : "Certaines personnes qui ont fait fortune dans l'ether veulent participer au développement de projets un peu révolutionnaires." La blockchain Ethereum a elle-même profité du soutien de la communauté lorsqu'elle a lancé son ICO le 2 septembre 2014. Résultat : 18 millions de dollars ont été récoltés. 

"Les tokens peuvent être revendus sur des places de marché non régulées une heure après la levée de fonds"

Côté français, deux projets ont réussi leur ICO. Beyond The Void, une start-up de jeu vidéo sur la blockchain, et iEx.ec, une spin-off de l'Inria spécialisée dans le cloud distribué. Cette dernière a levé l'équivalent de 12,5 millions de dollars (2 761 bitcoins et 173 886 ethers) en moins de trois heures le 19 avril dernier. Un montant qu'elle n'aurait jamais pu obtenir si rapidement. "Nous avions la possibilité de lever 4,5 millions d'euros via un fonds. Mais ça aurait pris un an", regrette Julien Béranger, chargé de communication d'iEx.ec. Depuis l'ICO, la levée de fonds a pris de la valeur puisque les cours des deux crypto-monnaies ont considérablement augmenté (presque x3 pour le bitcoin et presque x10 pour l'ether). "Finalement, on se retrouve avec une levée de fonds de plus de 30 millions de dollars", se réjouit Julien Béranger. 

Des cours très volatiles 

L'ICO n'a pas que des avantages. Il n'existe aucune garantie pour les investisseurs. Il est en effet difficile pour lui de vérifier la pertinence et la qualité d'un projet qui n'existe pas encore. Contrairement à une bourse, aucun organe de contrôle ne régule le marché. "N'importe qui peut émette un titre numérique. Donc il y a mécaniquement beaucoup d'arnaques de toutes sortes", confie Julien Béranger. Autre inconvénient, la volatilité des cours des crypto-monnaies. Elle est liée à une forte spéculation qui peut faire rapidement monter ou baisser leurs cours. Depuis le début de l'année, la valeur du bitcoin a plus que doublé pour franchir la barre des 3 000 dollars le 11 juin dernier. Quelques jours plus tard, il est retombé à près de 2 500 dollars, soit une baisse de 16,67%. Même phénomène pour l'ether qui est passé de 400 dollars à 340 dollars durant cette même période. Une ICO peut donc perdre beaucoup de valeur en quelques secondes. Par exemple, quand Bancor Protocol a levé 153 millions de dollars en ICO le 12 juin, l'ether valait environ 385 dollars,. Trois jours plus tard, il n'en valait plus que 300. Le montant levé correspondait seulement à 119 millions de dollars, soit une perte de 34 millions de dollars (-22,2%). Pour éviter cette moins-value, iEx.ec a déjà converti une partie de son ICO en euros sur une place de marché pour payer les salaires et ses nouveaux locaux. 

iEx.ec a réussi sa campagne dans un environnement réglementaire flou. En France, la loi ne définit pas le statut d'une ICO. Il ne peut pas relever du droit financier car c'est un échange de tokens contre des crypto-monnaies (et non une vente), qui ne sont elles-mêmes pas reconnues juridiquement comme des monnaies. Pour l'instant, les levées de fonds sont principalement organisées depuis des fondations en Suisse. "Il y a toute une communauté qui s'organise dans le Canton de Zoug (au sud de Zurich, ndlr). L'autorité financière suisse accompagne ces projets, les assiste pour être sûre qu'ils respectent la réglementation. Ce pays a un autre gros avantage : les fondations sont exonérées d'impôts", indique l'avocat. L'ICO a déjà son paradis fiscal. 

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