Les robots sont là... et ça devrait vous inquiéter

L'automatisation croissante de l'économie n'est pas assez prise en compte selon des chercheurs, qui plaident pour des mesures radicales.

La technologie s'améliore, devient de plus en plus rapide et de plus en plus intelligente. Mais ce processus se fait-il à nos dépens ?

Des craintes entourent le "deuxième âge des machines" et ses implications pour notre futur économique. Or nous pourrions avoir atteint un point de rupture.

Début juin, des dirigeants et des investisseurs en capital-risque de la Silicon Valley ont publié une lettre ouverte sur l'économie numérique, appelant à une réforme des politiques publiques et à un nouveau modèle d'organisation de l'économie pour tenir compte du changement technologique radical qui s'opère. Selon les auteurs, "la révolution numérique est une bénédiction pour l'économie mondiale".

Certains protestent contre cette affirmation. Plusieurs universitaires ont tiré la sonnette d'alarme sur le danger que représente le progrès technologique.

Au cours d'une présentation au Conseil Carnegie pour l'éthique dans les affaires internationales début juin, Wendell Wallach, chercheur, consultant, expert en éthique et conférencier pour le centre interdisciplinaire de bioéthique de l'université de Yale a déclaré que la technologie détruisait désormais plus d'emplois qu'elle n'en créait : "C'est une situation sans précédent qui, je pense, pourrait mener à toutes sortes de troubles une fois que l'opinion publique aura saisi que nous sommes au beau milieu d'une vague de chômage technologique."

Martin Ford, un développeur logiciel et entrepreneur de la Silicon Valley, a récemment publié un livre "Rise of the Robots", une tentative d'ouverture du débat sur un potentiel avenir sans emploi.

Selon lui, nous ne nous sentons pas suffisamment concernés. La plupart des gens ne comprennent pas que la technologie avance à une vitesse fulgurante. "Quand les gens parlent des robots, la plupart les imaginent en remplacement des humains dans les usines, mais les emplois en usine ont disparu depuis des années", nous a-t-il déclaré.

Dans dix ou vingt ans, 47% des emplois aux Etats-Unis pourraient être automatisés

En mai, la direction de Shenzen Evenwin Precision Technology, entreprise industrielle basée dans la banlieue de Dongguan, au sud de la Chine, a annoncé qu'elle remplacerait prochainement 90% de ses 1 800 employés par des machines. Les 200 employés qui ne recevront pas de lettre de licenciement occuperont un nouveau poste : la maintenance des robots. Cette annonce s'inscrit dans une tendance répandue dans cette zone du pays, où les robots s'apprêtent à envahir les unités de production de plusieurs entreprises.

Et si ce n'était pas suffisamment inquiétant, l'étude de l'université d'Oxford intitulée "The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerization," avance que dans dix ou vingt ans, 47% des emplois aux Etats-Unis pourraient être automatisés.

Il ne s'agit plus uniquement des emplois "dangereux, du sale boulot ou des tâches répétitives". La technologie pourrait aussi remplacer des professions intellectuelles comme les avocats, les reporters et les analystes financiers pour n'en nommer que quelques-uns. Certains secteurs, tels que la santé ou l'éducation, sont plus à l'abri que d'autres à l'heure actuelle, mais Ford pense que la plupart des industries seront finalement touchées.

Il explique que ce n'est pas tellement l'industrie dans laquelle vous travaillez qui importe mais plutôt le poste que vous occupez dans cette industrie. Pensez à votre emploi, et évaluez si oui ou non une personne intelligente pourrait prendre votre place simplement en vous regardant travailler ou en étudiant vos méthodes de travail passées. Si c'est le cas, il est fort probable qu'un algorithme puisse à terme vous remplacer, prévient-il. "Si l'on se projette assez loin dans l'avenir, disons dans 50 ans ou plus, il est impossible de garantir que certains emplois resteront à l'abri."

Même la création artistique pourrait être concernée. Des algorithmes sont aujourd'hui capables de composer des symphonies et de peindre des œuvres originales, nous a déclaré Ford.

Selon lui, "nous devrions nous inquiéter davantage. En particulier parce que nous n'avons aucune solution de remplacement pour les personnes qui perdent leur emploi. Je ne suis pas en train de dire que la technologie n'est pas une bonne chose. Ce serait fantastique si les robots pouvaient faire notre travail et si nous n'avions pas besoin de travailler. Le problème c'est qu'emploi et salaire vont de pair. Si vous perdez votre emploi, vous perdez aussi votre salaire et le système en place n'est pas vraiment optimal pour traiter le problème."

Il affirme que les conséquences économiques pourraient être dramatiques. Les emplois amènent la consommation, et la consommation est le moteur de notre économie. "Sans consommateur, il n'y aura plus d'économie. Peu importe vos capacités personnelles, vous avez besoin d'un marché pour vendre vos produits," déclare Ford. "Nous avons besoin des autres. Nous avons besoin d'un niveau raisonnable de prospérité commune si nous voulons conserver une économie vivante,  et centrée sur le consommateur."

Bien sûr, ce que Ford voit comme une catastrophe, d'autres le voit comme une opportunité. Le New York Times a récemment mis en avant une étude de McKinsey Global Institute qui présente une perspective plus réjouissante.

 

Le problème c'est qu'emploi et salaire vont de pair. Si vous perdez votre emploi, vous perdez aussi votre salaire

"Selon les estimations de McKinsey, d'ici 2025, les plateformes de recrutement en ligne pourraient augmenter le PIB mondial de 2,7 billions de dollars par an," indique le Times. Selon le rapport, "quelques 540 millions de personnes pourraient tirer parti de ces outils numériques de différentes façons : une meilleure correspondance de leurs compétences avec leur poste, des salaires plus élevés et des taux de chômage réduits."

D'autres experts font référence à la révolution industrielle qui a, au final, généré des emplois supplémentaires, et affirment que le second âge des machines conduira à une situation similaire. Certains pensent que l'amélioration des prouesses informatiques entraînera simplement une destruction des emplois obsolètes et la création de nouveaux, ce qui aura un effet nul sur le marché du travail voire même provoquera une hausse des emplois.

Ford, quant à lui, ne pense pas que le passé puisse prédire l'avenir dans ce cas. "Le 2 janvier 2010, le Washington Post a écrit que la première décennie du 21e siècle n'avait vu aucune création d'emploi. Zéro, écrit-il dans son livre. En d'autres termes, au cours de ces dix premières années, environ 10 millions d'emplois manquants auraient dû être créés. Mais aucun n'a vu le jour."

La solution à cette transformation du marché du travail n'est pas simple. Par le passé, quand des travailleurs non-diplômés perdaient leur travail au profit d'un robot, on leur disait de suivre des formations pour être plus qualifiés et de trouver un poste dans un bureau. Selon Ford, cette solution ne fonctionne plus car désormais la technologie s'en prend également aux emplois qualifiés.

"Il est peu probable que l'investissement dans l'éducation et la formation résolve notre problème. Il faut regarder au-delà des prescriptions politiques conventionnelles", conseille-t-il.

La solution qu'il propose est radicale : restructurer intégralement et efficacement notre système. Il suggère de mettre en place un revenu de base.

"Donnez aux gens un revenu minimum pour vivre. La somme ne doit pas être trop généreuse pour éviter qu'ils restent assis à ne rien faire mais suffisante pour qu'ils n'aient pas à se soucier de leur survie," explique-t-il. "Certaines personnes se contenteront de ce qu'on leur donne, mais la plupart voudront plus et travailleront à mi-temps, lanceront leur petite entreprise ou choisiront un poste plus traditionnel s'ils peuvent en trouver un."

Ford n'est pas le seul à proposer des changements aussi extrêmes. Scott Santens, un leader du "basic-income movement" (réseau mondial en faveur du revenu de base rassemblant des milliers de partisans) reconnaît également que la croissance de la technologie est supérieure à celle des emplois et défend l'idée d'un revenu de base versé par le gouvernement.

"La question n'est pas seulement de savoir si un revenu de base sera nécessaire plus tard. Nous en avons besoin maintenant, a déclaré Santens à The Atlantic. Les gens n'en ont pas conscience mais ce besoin est visible tout autour de nous, dans les postes que nous occupons et les salaires que nous recevons, les heures de travail que nous acceptons, les niveaux d'inégalités atteints et la perte de pouvoir d'achat que nous subissons."

Il est peu probable que les propositions de Ford et Santens deviennent réalité, du moins dans un futur proche. "Dans le contexte actuel, une solution aussi radicale est complètement impensable, reconnaît Ford. Mais paradoxalement, c'est ce dont nous finirons par avoir besoin. Et pour le moment on ne sait pas quelles sont les méthodes à mettre en place pour y arriver."

A l'heure actuelle, il est temps d'envisager des stratégies pour garder une longueur d'avance sur les machines avant qu'elles ne s'emparent de nos emplois.

 

Article de Kathleen Elkins. Traduction par Manon Franconville, JDN.

Voir l'article original : The robots are here — and you should be worried

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