Philippe Salle (Altran) "Nous proposerons cette année un dividende en hausse de 20%"

Le PDG d'Altran lève le voile sur sa stratégie pour faire du groupe français de R&D et d'ingénierie un acteur incontournable sur la scène internationale.

Philippe Salle avait du pain sur la planche lorsqu'il a pris en 2011 la succession d'Yves de Chaisemartin à la tête d'Altran. Avec la crise et les annulations de contrats qui en découlaient, le groupe d'ingénierie et de conseil en technologie était plongé dans une très mauvaise passe. Croisé au G20 Strategy and Management Summit, le patron qui a fait renouer la société française avec les dividendes et la tenue des objectifs annuels, revient sur la recette de ce succès et explique au JDN la stratégie qu'il compte déployer pour renforcer la présence d'Altran en Allemagne, aux Etats-Unis et en Chine d'ici 2020.

 

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Philippe Salle, président-directeur général d'Altran. © pmarais

JDN. Qu'avez-vous mis en place que vos prédécesseurs n'ont pas su faire pour redresser Altran ?

Philippe Salle. Une vision. Je pense qu'il n'y avait pas de vision suffisamment partagée dans l'entreprise avant mon arrivée. Or, c'est la première chose qu'il faut partager avec ses équipes. Deuxièmement, l'émergence d'une équipe de direction, justement. Car la réussite d'une entreprise, ce n'est pas un one-man show. Nous avons créé le "management committee", qui correspond à peu près au top 40 et qui porte le projet d'Altran. La réussite du groupe aujourd'hui, c'est celle de cette équipe.

 

Aujourd'hui, êtes-vous en mesure d'annoncer de nouveaux dividendes en 2014 ?

Cela fera l'objet d'un vote à l'assemblée générale de juin prochain. Nous proposerons le versement d'un dividende d'environ 11 centimes, ce qui représente une hausse de 20% par rapport à l'année dernière.

 

"Nous voulons affirmer notre leadership sur les systèmes intelligents"

Votre plan 2012-2015 comprend 12 projets. A mi-parcours, où en sont-ils ?

Neuf d'entre eux sont quasiment terminés. Il ne nous en reste donc plus que trois. Le premier d'entre  eux porte sur le DSO (pour "days sales outstanding", "nombre de jours de crédit clients" en français, NDLR) et sera terminé en 2015. Le deuxième concerne le talent management et devrait se poursuivre au-delà de 2015, car la gestion des talents est un une problématique de long terme. Le troisième porte quant à lui sur l'organisation du métier historique d'Altran, l'assistance technique. Même si, contrairement aux deux autres, il ne sera pas terminé en 2015, il sera réalisé à plus de 50% dans certains pays.

 

"Côté rachats, nos deux cibles prioritaires sont le Royaume-Uni et l'Allemagne. Ce sont les deux pays dans lesquels nous allons le plus travailler durant les prochains mois"

Vous venez d'annoncer l'acquisition de Tass, une société néerlandaise spécialisée dans les systèmes intelligents ? Que doit vous apporter cette opération ?

Ce rachat répond à deux objectifs. Le premier, c'est de consolider la taille critique que nous avons dans nos très grands pays. Nous avons ciblé six grands pays européens dans lesquels nous voulons devenir leaders : le Benelux, la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne. Le rachat de Tass contribue donc à renforcer notre présence là-bas, puisque nous aurons plus de 1 000 ingénieurs dans cette zone. Deuxièmement, nous voulons affirmer notre leadership sur les systèmes intelligents dans un monde aujourd'hui connecté. Nous œuvrons déjà à la connexion des voitures, des avions et d'autres très gros sujets. Mais bientôt, tout sera connecté, y compris les habitations. Les systèmes intelligents s'étendent aussi à la domomédecine et à bien d'autres domaines. Une chose est sûre, les besoins en ingénieurs software capables de connecter ce monde vont augmenter. Grâce à Tass, nous passons à 4 000 ingénieurs spécialisés dans ce métier-là.

 

Quels sont vos prochains projets de rachat dans les pays européens que vous venez d'évoquer ?

Nos deux cibles prioritaires sont le Royaume-Uni et l'Allemagne. Ce sont les deux pays dans lesquels nous allons le plus travailler durant les prochains mois. Nous sommes déjà numéro deux en Angleterre et numéro cinq en Allemagne. L'objectif est d'intégrer le top 3 en Allemagne.

 

Des pistes suffisamment précises pour que vous puissiez nous en dire davantage ?

Nous avons des cibles avec lesquelles nous sommes en discussion, mais cela peut être très, très, très long. Cela peut prendre plusieurs mois, voire plusieurs années, et je ne sais pas si certaines de ces affaires seront conclues en 2014.

 

"Aujourd'hui, nous essayons de trouver un partenaire dans le secteur du nucléaire en Chine"

Quittons l'Europe pour la Chine, où vous avez créé plusieurs coentreprises avec des acteurs locaux depuis 2012. Quels sont vos prochains projets d'implantation dans le pays ?

Nous avons effectivement créé deux joint-ventures, l'une spécialisée dans les systèmes intelligents, dans les secteurs des télécoms et de l'automobile, entre autres, l'autre dans l'ingénierie mécanique digitale, essentiellement dans le domaine automobile. Aujourd'hui, nous essayons de trouver un partenaire dans le secteur du nucléaire. L'énergie est en effet le troisième domaine auquel nous nous intéressons énormément : les défis énergétiques chinois sont absolument colossaux et nous pensons pouvoir apporter une certaine technologie à ce pays-là. C'est donc l'axe sur lequel nous essayons de monter un partnership aujourd'hui.

 

A quel point comptez-vous accroître votre présence sur place ?

Nous sommes aujourd'hui plus de 400. Je pense qu'à terme nous dépasserons les 1 000 en Chine. A terme, nous aurons au moins trois très grands pays mondiaux : l'Allemagne, les Etats-Unis et la Chine. Ce sont des objectifs à atteindre à l'horizon 2020. Cela fera partie du plan stratégique que nous lancerons en 2016, dans lequel nous inscrirons les axes Etats-Unis et Chine de manière un peu plus forte.

 

"La 5G étant déjà sortie dans certains pays, il va falloir la lancer très vite en France"

Aujourd'hui, parmi les secteurs dans lesquels vous opérez, lequel est en croissance et lequel est en recul ?

Les secteurs les plus en croissance cette année sont l'automobile, l'énergie et la pharmacie. Nous sentons vraiment que ces trois secteurs ont du vent dans les voiles. Le plus en difficulté est celui des télécoms. C'est un secteur encore un peu chahuté par les fusions et qui a connu énormément de bouleversements technologiques ces dernières années, avec des sociétés qui sont fragiles. Nous aidons donc nos clients à maîtriser leurs coûts, tout en les poussant à la différenciation, véritable nerf de la guerre dans la téléphonie. La 5G étant déjà sortie dans certains pays, il va falloir la lancer très vite en France. Pour les aider à contrôler leurs dépenses, nous proposons à nos clients de passer par des équipes qui ne se trouvent pas forcément en France mais en Inde ou au Portugal.

 

Vous comptez aussi devenir un acteur de premier plan du big data. Comment allez-vous vous y prendre ?

Cela fait effectivement partie de la stratégie 2020. Nous assistons en ce moment à la formation d'un triptyque entre les systèmes intelligents, le cloud et le big data. Nous ne travaillons pas du tout dans le Cloud, qui permet de stocker des données. C'est un métier d'infrastructures et sur lequel de gros acteurs sont déjà bien positionnés. En revanche, le Big data et les systèmes intelligents sont deux métiers de services sur lesquels nous devons nous positionner. Quand nous arriverons vers le client en proposition de valeur, nous aurons beaucoup plus de force en offrant les systèmes intelligents, qui permettent de récupérer les données, et le big data, qui permet de les analyser. Nous serons alors en mesure de créer de la valeur supplémentaire pour nos clients.

 

"Si je devais créer une entreprise aujourd'hui, ce ne serait certainement pas en France"

Enfin, une question que le JDN aime bien poser aux dirigeants qu'il rencontre : si vous deviez créer une entreprise aujourd'hui, ce serait dans quel secteur ? Le feriez-vous en France ?

Je pense que ce serait dans le secteur de la technologie, parce que je suis un fan de technologie. Tout ce qui est lié à la domomédecine va révolutionner la manière dont les patients seront gérés. Beaucoup de choses vont pouvoir être déplacées vers la maison. Les patients pourront rester chez eux, puisqu'il sera possible d'interagir avec eux via la vidéo, les capteurs... Je ne monterais certainement pas mon entreprise en France, qui n'est pas un environnement favorable pour la création d'entreprise, et c'est bien dommage. D'autres pays offrent une bien plus grande souplesse, comme l'Angleterre, où beaucoup de jeunes s'exilent pour installer leur entreprise. Aujourd'hui, la France n'est encore pas suffisamment "business friendly".

 

Le JDN a rencontré Philippe Salle à l'occasion du G20 Strategy & Management Summit, qui a réuni près de 400 chefs d'entreprise et membres de comité de direction à Paris, le 9 avril dernier.

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