Charbel Kfoury (Manager, Ineum Consulting) "Il faut un agitateur d'idées pour relancer la TMP"

La télévision mobile personnelle, ou TMP, a reçu un coup de fouet de la part du CSA. Les acteurs ont désormais 3 mois pour lancer le projet et se mettre d'accord. Voici ce qui pourrait changer pour le consommateur.

La rédaction. Où en est aujourd'hui le projet de télévision mobile personnelle ?

Charbel Kfoury. En avril, le CSA a signé un accord de diffusion avec 16 chaines pour démarrer les travaux de la TMP. Toutes les questions qu'on se pose au sujet de la TMP sont encore sans réponse. On ne sait pas quelle norme technique serait adoptée, ni sur quel modèle la TMP serait financée. L'accord signé avec le CSA va créer une société multiplex qui rassemble les acteurs concernés par la TMP. Ils doivent se mettre d'accord sur ces points et ont 2 à 3 mois pour le faire. Si cette solution échoue, le CSA va probablement revendre les fréquences attribuées à la TMP et abandonner le projet. Cela fait déjà 4 ou 5 ans que le projet traine.

Pourquoi ce projet est-il depuis si longtemps retardé ?

C'est une question d'investissement. Les médias comme TF1 et M6, n'ont pas l'argent pour investir dans les réseaux de la TMP. Les opérateurs télécoms pourraient le faire, mais ne sont pas intéressés par la TMP parce qu'ils ont déjà investi dans la 3G, et sont en train de préparer l'arrivée de la 4G. Et quand bien même ils choisiraient d'investir dans la TMP, ils ne pourraient pas dicter leurs règles. Aujourd'hui les médias veulent une diffusion en extérieur uniquement pour ne pas concurrencer la télévision analogique. Ils préfèrent un modèle gratuit, financé par la publicité.

C'est tout le contraire des opérateurs qui aimeraient que la TMP fonctionne aussi bien en intérieur qu'en extérieur, et financeraient le réseau sur la base d'un modèle payant. A l'heure actuelle, seul TDF semble motivé pour lancer la TMP, mais ne pourrait assurer son déploiement que sur 17% du territoire.

Quel est l'intérêt de la TMP par rapport à des accès TV sur réseau 3G+ que l'on voit sur les smartphones ?

La télévision sur mobile commence à rentrer dans les mœurs, mais tout le monde ne l'utilise pas encore. Si demain c'est le cas, le réseau des opérateurs ne sera pas suffisant. Ils seraient incapables de gérer un nombre élevé de connexions simultanées, dans le cas où les clients regardent une émission à une heure précise comme dans le cas d'un téléviseur utilisé à domicile. La TMP permet la diffusion en broadcast des émissions, contrairement à la 3G qui offre un service d'un point à un autre.

D'autre part, la TMP ajoute de l'interactivité, notamment le vote en direct et la publicité personnalisée.

Avez-vous une idée de la consommation actuelle des mobinautes en matière de télévision sur mobile ?

Nous n'avons pas de statistiques très précises, mais on peut dire que la télévision sur mobile est aujourd'hui utilisée de manière ponctuelle. On considère que les clients consomment en moyenne 20 minutes par jour sous forme de télévision de rattrapage. Cela consiste par exemple à voir une séquence du grand journal, un JT. Mais les contenus ne sont pas adaptés aujourd'hui à une consommation plus régulière. Il faudrait probablement des reportages et des téléfilms moins longs à l'avenir, des compétitions sportives filmées avec des angles plus proches des joueurs.

Enfin, il faut constituer une offre cohérente et simple pour le consommateur. En Italie, la TMP n'a pas rencontré un franc succès car il fallait s'abonner à 3 ou 4 offres différentes pour profiter de la saison de football, et c'était presque pareil pour les offres cinéma. Cela décourage vite les utilisateurs potentiels.

Faudra-t-il changer de téléphone ? Et à quelle qualité faut-il s'attendre ?

Il faudra sans doute changer de téléphone, tout dépendra de la norme choisie. Dans le cas du DVB-H, cela nécessite un chipset qui coûte au moins 7 euros pour rendre le téléphone compatible. Mais cette norme offre une qualité intéressante par défaut. Toutefois, elle semble coûteuse et cela freine les investisseurs. On estime que couvrir 30% du territoire nécessiterait un investissement de 60 à 75 millions d'euros. Or les opérateurs sont plus préoccupés par la 4G, sans compter l'IMB, pour Integrated Mobile Broadcast, qui leur permettrait de réutiliser les réseaux 3G pour diffuser en broadband.

Finalement qu'est-ce qui pourrait débloquer la situation pour la TMP ?

Il faut surtout un agitateur d'idées. Une société qui croît en la TMP et propose des modèles et des offres intéressantes. Demain, cela pourrait être une société comme Free. Cela pousserait les 3 autres opérateurs à investir, même si pour le moment l'entreprise semble écarter la TMP de ses projets.

Il manque aussi à la TMP une expérience réussie. Il y a eu la coupe du monde de football 2006 en Italie, mais cela n'a pas duré. Pareil au Japon et en Corée, où le succès ne s'est pas confirmé et le modèle tout gratuit n'a pas été suffisamment rentable.

Si la TMP devenait payante, quels seraient les tarifs pour les consommateurs ?

Cela dépend du modèle, mais on estime qu'il faudrait payer entre 2 ou 3 euros par mois selon les chaînes. On pourrait calquer le modèle sur la TNT avec des chaînes payantes et d'autres gratuites, faire des groupes thématiques. Les consommateurs français sont habitués à payer des forfaits, plutôt que des services à la carte.

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