Business et IT ne font qu’un

Actuellement, l’IT est encore perçu comme un outil au service de l’entreprise. Mais le logiciel a commencé de "dévorer le monde" et l’entreprise et l’IT doivent désormais se fondre l’un dans l’autre pour devenir indivisibles.

Depuis ses prémices, les entreprises ont cherché à s’emparer de l’informatique pour optimiser leur fonctionnement et améliorer leur chiffre d’affaires (positionnement concurrentiel marché affiné, réduction des délais de commercialisation, etc.) ou leur rentabilité (élimination des étapes manuelles via l’automatisation, etc.). L’IT constitue désormais une part importante des dépenses d’une entreprise, que l’on estime entre 1% et 7% en fonction de la taille de l'entreprise et du secteur d'industrie.

Mais alors que l’IT revêt une importance croissante, elle demeure, dans l’ensemble, une « entité » distincte au sein des entreprises. Quand bien même l’IT participe activement à la réussite de l’entreprise et peut être son meilleur allié stratégique, elle conserve un rôle d’exécutant, aux ordres de la direction. Quand de nouvelles problématiques et des opportunités se profilent qui supposent de revoir les processus, l’entreprise exprime ses souhaits à l’IT qui se voit confier le projet. Les cycles sont relativement longs, avec des délais de remise du livrable entre 9 et 24 mois dans le meilleur des scénarios.


Si la solution proposée par l’IT donne satisfaction, la direction de l’entreprise se l’approprie. Mais la confrontation avec la réalité est parfois douloureuse : les hypothèses de travail se vérifient-elles toujours 2 ans après ? S’appliquent-elles toujours aux conditions du marché ?

Il est fréquent qu’une solution à peine déployée croule sous les demandes de nouvelles fonctions pour la seconde version : et ce n’est pas tant que la première est si efficace qu’il faut élargir son champ d’action, non, c’est plutôt parce qu’en l’état, elle manque sa cible. L’IT entame alors un nouveau cycle en espérant que le prochain livrable donnera entière satisfaction. On le saura, comme toujours, des mois après.  

L’actuelle relation entre entreprise et IT peut être concluante pour des projets à long terme, où il est peu probable que les conditions internes et externes changent avant longtemps. Mais cette interaction ne correspond pas, ne correspond plus, au monde dans lequel nous vivons.

Le monde dans lequel nous vivons : le logiciel « dévore » le monde
Ces 15 dernières années, les logiciels ont gagné tous les aspects de notre vie, privée et professionnelle. On ne voit plus dans les logiciels le moyen d’améliorer notre fonctionnement et nos pratiques. Les logiciels sont devenus le moyen par lequel nous fonctionnons. C’est le vecteur de nos interactions avec nos clients et nos fournisseurs, celui par lequel nous produisons des articles et des services de qualité, innovants et originaux, le moyen que nous empruntons pour les commercialiser, etc. Tout ce que font les entreprises est piloté, tout du moins partiellement, par un logiciel. Et cette tendance est vouée à s’intensifier.  

Prenons l’exemple des voitures. Il y a seulement quelques années, en dehors des attributs évidents de dimension, de forme et de couleur, l’acheteur s’intéressait surtout au moteur, aux caractéristiques de sécurité et à la consommation du modèle de véhicule. A présent, les consommateurs s’inquiètent aussi de savoir comment leur smartphone sera intégré à la voiture pour se divertir et communiquer ;  ce qu’il en est du système de navigation...

  • Vont-ils devoir effectuer les mises à jour à l’ancienne ou les recevront-ils automatiquement, en temps réel ? 
  • Quel est le système de sécurité électronique embarqué ? 
  • Est-ce que la voiture freine d’elle même ? 
  • Est-ce qu’elle corrige la trajectoire si l’automobiliste est distrait ? 

Et c’est sans compter les investissements actuels dans le développement de voitures autonomes qui se conduiront toutes seules, et dont les premiers modèles devraient être commercialisés dans les prochaines années.

Dans 10 ans, quand vous voudrez vous acheter une voiture autonome, préférerez-vous celle qui a le meilleur logiciel (et donc les meilleures capacités de conduite et garanties de sécurité) ou celle qui a le meilleur moteur ? 

Pour ma part, je connais déjà la réponse à cette question.

Pour bien comprendre quel avantage concurrentiel les constructeurs peuvent en retirer, prenons l’exemple de Tesla. Peu après le lancement de la berline électrique Model S, des automobilistes ont vu leur voiture détruite par le feu suite à un incendie de batterie : circulant sur autoroute, les voitures avaient roulé sur des débris métalliques qui avaient perforé le châssis et provoqué un incendie de la batterie au lithium. Tesla a vite réagi et organisé une campagne de mise à jour à distance ("over the air", vraisemblablement via les réseaux de téléphonie) du logiciel à destination de tous les véhicules en circulation, sans visite au garage, de façon à brider l’option d’abaissement du fond plat du véhicule sur autoroute pour éviter que de tels accidents se reproduisent. La différence de coût entre la mise à jour automatique du logiciel et le rappel de tous les véhicules concernés est tout simplement énorme.  

Si cette évolution peut sembler banale, ses conséquences ne sont en rien insignifiantes ! Accepter que nos vies soient à tous égards pilotées par des logiciels a des conséquences. Considérer l’IT comme un « outil » à la disposition de l’entreprise revient à considérer le cerveau  comme un « outil » à la disposition du corps humain. Or il n’en est rien, les deux sont intrinsèquement liés et en symbiose, l’un ne va pas sans l’autre.

Il en va de même pour l’IT.

A mesure que le rôle du logiciel devient prépondérant dans l’entreprise, l’entreprise et l’IT doivent se fondre l’un dans l’autre et devenir indivisibles, comme le corps et le cerveau sont des organes complémentaires qui fonctionnent ensemble et non l’un au service de l’autre. L’entreprise c’est l’IT et l’IT c’est l’entreprise. C’est l’esprit même du « déploiement continu » : organiser l’entreprise et l’IT pour qu’ils fonctionnent en résonance.  

Dans les dix ans qui viennent, les entreprises de tout secteur d’industrie vont devoir réapprendre ce que c’est que d’être une société informatisée, pilotée par des logiciels, et réfléchir aux conséquences organisationnelles, politiques et techniques de cette évolution.

Seules les entreprises qui négocieront cette transition vont perdurer. Celles qui dissocient encore aujourd’hui business et IT sont tout simplement inadaptées pour relever les défis qui se profilent et elles ne survivront pas à cette transition.

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