Avis de forte tempête pour les utilisateurs de systèmes mainframes

De gros nuages annonciateurs de tempête menacent l’informatique d’entreprise traditionnelle depuis des années. Cette pression s’accélère à chaque innovation et avec chaque nouveau concurrent. La tempête gagne à présent en intensité et guette les plus grosses entreprises mondiales.

Parfois, toutes les conditions sont réunies pour mener à une seule issue probable. Ceux qui s’y attendent peuvent se préparer, ceux qui ignorent les signaux d’alerte seront les futures victimes. Comme l’a dit un jour John F. Kennedy : « Le changement est la loi de la vie. Et ceux qui ne regardent que le passé ou le présent sont certains de rater leur avenir. »

L’informatique d’entreprise s’est constituée au fil des années un peu comme des couches géologiques. Au fil du temps, certains éléments du passé ne sont plus visibles, mais ils sont pourtant bien là, dans les sédiments. Plus vous explorerez les processus centraux d’une entreprise en profondeur, plus vous trouverez d’anciens fossiles, pièces que l’entreprise ne peut généralement plus remplacer.

Le fondement de tout ceci tient aux langages de programmation, comme COBOL et PL/1 ; prépondérants dans les années 1960, ils ont trouvé demeure dans les technologies mainframes et jouent depuis un rôle important dans les grandes entreprises. Plus de 220 milliards de lignes de code COBOL sont utilisées dans le monde et l’on estime que 70% des transactions commerciales mondiales sont traitées par une application mainframe à un moment ou à un autre. Avec  71% des entreprises du classement Fortune 500 qui utilisent toujours des systèmes patrimoniaux, on estime que 4.000 milliards d’euros environ ont été investis dans des systèmes mainframes.

Pénurie annoncée de professionnels intéressés et qualifiés

Le code d’aujourd’hui a beaucoup évolué et s’est adapté au fil du temps. Deux études en cours de TIOBE et PYPL révèlent d’ailleurs que COBOL ne figure plus dans le Top 20 des langages de programmation les plus populaires, alors même que ce langage a profondément infiltré toute l’entreprise. Au cours des 30 dernières années, de nouveaux langages et approches ont rendu relativement obsolète la poursuite du développement des langages de programmation historiques.

Comme la programmation des mainframes a commencé sérieusement dans les années 70 et 80, les programmeurs à l’origine des milliards de lignes de code que l’on utilise toujours sont majoritairement à la retraite. Et les plus jeunes des baby-boomers vont très bientôt prendre la leur. Comme les programmeurs de la jeune génération ne se forment pas à ces langages, il faut s’attendre à une pénurie imminente de professionnels qualifiés pour s’occuper des mainframes.

Et pour corser encore le problème, lecode source d’origine, les études et la documentation sont souvent introuvables. Or, ils sont nécessaires pour apporter des modifications aux applications. Par conséquent, les entreprises en viennent à ne plus comprendre leurs systèmes historiques. Avec la disparition progressive des connaissances institutionnelles des plus anciens, la maintenance de tels programmes informatiques sera de plus en plus difficile et il s’avérera tout simplement impossible de les moderniser pour qu’ils puissent supporter de nouvelles opportunités commerciales. Pour les très grandes entreprises dont le fonctionnement dépend entièrement d’applications vieilles de plusieurs décennies, cette impossibilité de maintenance et d’amélioration pourrait bien être fatale.

Exclus de la loi de Moore

Les technologies mainframes ne peuvent plus suivre la marche inexorable de la Loi de Moore. Cette croissance exponentielle des performances des architectures commerciales COTS (Commercial Off The Shelf) fait que même de modestes ordinateurs x86 sont nettement plus puissants que les plus chers des gros systèmes mainframes. C’est la même chose avec la performance des E/S. Au vu du coût exorbitant des mainframes aujourd’hui, l’application de la loi de Moore au cours des prochaines années continuera de creuser le fossé entre les courbes du rapport prix/performance des systèmes mainframes et des systèmes COTS au point de rendre les mainframes inenvisageables en tant que plateformes informatiques d’entreprise.

Les concurrents nés avec le web sont agiles par nature

Les architectures des applications mainframes ont pu convaincre de leur efficacité il y a 30 ans, mais elles se sont montrées résistantes aux avancées techniques récentes, caractérisées par l’approche « DevOps Toolchain », vouées à accélérer nettement la vitesse de développement. Ces architectures n’ont pas été pensées pour les tendances actuelles, les technologies mobiles, l’IoT, le cloud, DevOps, ni même pour la transformation numérique. Les jeunes entreprises ne font pas les frais de l’inertie des applications mainframes, et sont donc bien plus agiles. Nées avec le web, elles peuvent s’adapter rapidement à la dynamique évolutive du marché. Les banques qui dépendent toujours de systèmes mainframes peuvent avoir besoin d’un an et demi pour développer un nouveau système et le déployer. Un éditeur P2P pourra faire de même en six semaines seulement.

La réglementation fait aussi pencher la balance en faveur des sociétés nées avec le web. Les institutions financières sont contraintes par certaines autorités des marchés et de la concurrence, comme la Competition and Markets Authority (CMA), de proposer des services IT sur les terminaux mobiles, un processus qui s’annonce long et ardu avec des applications mainframes. Et la MiFID II, révision de la Directive de l’UE sur les marchés d’instruments financiers, va bientôt imposer des obligations liées à la technologie des systèmes financiers, et notamment la nécessité de restituer certains types de données spécifiques dans les 24 heures qui suivent la requête. Nul ne sait le temps que cela prendra pour les entreprises qui dépendent toujours des mainframes, mais il est certain que ce sera plus long que pour les entreprises aux architectures applicatives modernes.

Il ne fait aucun doute que les environnements mainframes ont servi de pilier à l’industrie pendant un demi-siècle, et l’on peut comprendre que de nombreux DSI ressentent de la nostalgie à l’évocation de ces équipements du passé. Mais ils n’ont pas su progresser avec le temps, tant au niveau de leur rapport prix-performance que de leur interopérabilité. Et ceux qui ont les compétences pour en assurer la maintenance et pour toucher au code sont de moins en moins nombreux. Ces entreprises sont dos au mur, surtout maintenant que les réglementations sont plus favorables aux sociétés nées avec Internet, et elles désespèrent que l’on modernise leur environnement IT. Chacune des trois problématiques évoquées ici suffit à justifier la nécessité de migration des mainframes. Mises bout à bout, elles créent les conditions d’un gigantesque désastre. 

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