Avec l'IA, groupes et start-up rendent les objets connectés intelligents

Les entreprises de l'IoT branchent leurs appareils sur des logiciels d'intelligence artificielle pour qu'ils adaptent leur fonctionnement à leur utilisateur.

Des spots flamboyants, la patronne Ginni Rometty en personne sur scène… IBM n'a pas lésiné sur les moyens au CES 2016 pour faire passer au cours de sa keynote un message clef : l'Internet des objets ne décollera pas sans intelligence artificielle (IA). Quelques mois auparavant, le géant de l'informatique a justement lancé une version de Watson, son logiciel d'IA, dédiée à l'IoT. Le groupe, comme ses quelques concurrents dans ce secteur naissant, entend introduire dans la tête des tous jeunes objets connectés quelques neurones fonctionnels, car ils en seraient pour l'instant quasiment dépourvus.

Watson est installé sur 1,5 million d'ascenseurs connectés de la société finlandaise Kone

La preuve ? Pour maintenir à domicile les personnes âgées, certaines entreprises installent dans leurs maisons des capteurs qui détectent leur activité. Cafetière qui se met en route le matin, lumières de la salle de bains qui s'allument... "Supposons qu'un jour les lampes et la machine à café restent éteintes. Un système domotique basique en déduira que le senior a un problème et appellera le médecin. Un système équipé d'intelligence artificielle émettra une série d'hypothèses, de la plus à la moins probable, avant de prendre éventuellement cette décision. Il vérifiera tout d'abord s'il fait beau dehors et si la lumière n'est pas superflue dans ces conditions. Il regardera ensuite si l'électricité est coupée, avant, si ce n'est pas le cas, de contacter le docteur", explique Christian Comtat, directeur IoT d'IBM France.

Il y aura en 2021 plus de 30 milliards d'objets connectés dans le monde, selon un rapport de l'opérateur télécom Verizon. Chacun produira de la donnée. Le fonctionnement de ces appareils dépendra non seulement du traitement de leurs informations propres mais aussi de celles émises par d'autres objets, de data collectées dans leur environnement… "Impossible d'appréhender ces données qui évoluent à chaque seconde avec des modèles mathématiques simples. Il faut basculer au cognitif", affirme le cadre dirigeant.

Craft AI a levé 1 million d'euros pour financer le développement de son logiciel d'IA

Un raisonnement que les entreprises commencent à entendre. Peugeot et Airbus étaient par exemple présents lors de l'inauguration de Watson IoT à Munich. Le logiciel est d'ores et déjà installé sur 1,5 million d'ascenseurs connectés de la société finlandaise Kone. "Rares sont les grands groupes à disposer en interne des compétences très pointues nécessaires au développement d'objets connectés reliés à une intelligence artificielle. Certains pourront décider d'internaliser ce service mais d'autres feront appel à des entreprises spécialistes. Les start-up de l'IoT auront également besoin de ce type d'offres. Ce marché a un fort potentiel", analyse Dimitri Carbonnelle, fondateur de l'agence de conseil spécialisée dans l'IoT Livosphere.

IBM, qui a mis 3 milliards d'euros sur la table en avril 2015 pour développer ses différents projets dans le secteur, n'est pas le seul à vouloir s'engager dans la brèche, à l'image de plusieurs petits poucets français dont Craft AI et Tell Me Plus. Le premier, créé en juin 2015, est une spin off de l'entreprise Masa, spécialiste de la simulation pour le secteur de la défense. Elle a levé 1 million d'euros en juillet 2015 auprès des actionnaires de sa société mère pour financer son développement.

Réseaux de neurones, intrapolation, extrapolation… Pas besoin d'être un spécialiste de l'IA capable de décrypter ce charabia pour installer la plate-forme sur abonnement de Craft AI sur ses objets connectés. Elle a été développée spécialement pour les développeurs novices. Concrètement, il suffit de brancher ses appareils sur l'API maison pour les rendre progressivement plus sagaces, au fur et à mesure que le logiciel apprend des habitudes de leurs utilisateurs. Résultat, leur fonctionnement devient de plus en plus personnalisé.

Et pour cela, les objets connectés n'ont pas besoin d'être particulièrement puissants : ils envoient leurs données dans le cloud, où elles sont traitées par le logiciel autoapprenant et combinées avec d'autres (data environnementales, informations émises par d'autres appareils…). Craft AI génère un arbre de décisions, qu'elle met à jour au fil du temps. Il est injecté dans l'objet connecté par l'entreprise fabricante qui décide de la fréquence à laquelle elle effectue les mises à jour (une fois par jour, par heure…). Les appareils se basent sur ces arbres pour agir.

Une maison connectée met en général une ou deux semaines à devenir intelligente avec Craft AI

"Notre travail, c'est de rendre les objets connectés intelligents le plus vite possible. Cela dépend in fine du nombre de données dont on dispose", souligne Caroline Chopinaud, responsable partenariats chez Craft AI. Plus il y en a et plus l'objet devient rapidement perspicace. La start-up est reliée au hub numérique de La Poste, sur lequel de nombreuses jeunes pousses de l'IoT partagent les data de leurs appareils. "Nous cherchons à nous brancher à un maximum de plates-formes ouvertes de ce type, pour être de plus en plus efficaces", poursuit-elle.

Une maison connectée met en général une ou deux semaines à devenir intelligente avec Craft AI. "Ce délai peut varier en fonction du niveau d'exigence de l'entreprise cliente, plus ou moins élevé selon les décisions que doivent prendre leurs objets", explique Caroline Chopinaud. Allumer ou éteindre la lumière n'est pas une action demandant un niveau de précision de 100% immédiatement. En revanche, un appareil chargé d'appeler une ambulance en cas de problème ne peut pas se permettre le luxe de l'approximation, même pendant quelques jours.

Tell Me Plus compte multiplier ses effectifs par sept entre début 2016 et fin 2017, en passant de 10 à 70 salariés

La jeune pousse Tell Me Plus a quant à elle été créée en 2011. Elle a développé le logiciel Predictive Objects et prévoit de se développer fortement dans l'IoT industriel. Ses clients et partenaires, comme EDF, connectent notamment leurs appareils sur son logiciel d'IA afin de faire de la maintenance prédictive. Pour satisfaire cette clientèle, Tell Me Plus a fait en sorte que son système respecte deux contraintes : "Si Predictive Objects prévoit qu'une éolienne connectée va tomber en panne, il faut que son propriétaire puisse comprendre pourquoi. Le logiciel doit être capable d'expliquer les causes des décisions qu'il suggère aux objets connectés. Les recommandations de l'IA doivent par ailleurs être applicables dans la vie réelle. Notre système ne peut par exemple pas demander à une entreprise de décaler son éolienne de 10 mètres pour éviter qu'elle ne cesse de fonctionner", explique Jean-Michel Cambot, fondateur et dirigeant du Tell Me Plus.

SNCF, Toshiba, SAP, Bouygues Telecom… L'entreprise a reçu 83 demandes qualifiées pour ses services pendant la foire de technologies industrielles d'Hanovre, où elle était venue présenter sa solution. Elle a levé 5,2 millions d'euros depuis sa création et compte multiplier ses effectifs par sept entre début 2016 et fin 2017, en passant de 10 à 70 salariés.

Les ouvriers travaillant dans les usines des clients de Tell Me Plus n'ont pas de soucis à se faire pour le moment : les objets connectés reliés à une intelligence artificielle ne sont pas prêt de leur piquer leur emploi. "Ces logiciels sont pour l'instant efficaces dans un domaine de compétence précis, dans une seule et unique verticale", insiste Dimitri Carbonnelle. Imiter à la perfection la flexibilité d'un cerveau humain est encore loin d'être à leur portée.

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