Où nous mènera l’économie du partage ?

L’économie du partage, ou sharing economy, serait-elle en train de devenir un simple partage de l’économie entre quelques grands noms du secteur ?

L’économie du partage s’ingère partout. Dans nos habitudes de voyage, dans nos modes de transport, dans nos finances. Même dans notre façon d’acheter des biens de consommation courante. Conséquence : la sharing economy connaît une croissance exponentielle et s’insinue dans tous les domaines. Mais pour aller jusqu’où ? Et avec quels effets sur les consommateurs ?

Le poids de l’économie du partage

L’économie du partage se développe à toute vitesse. Ce qui pouvait passer pour une simple mode il y a encore quelques années s’est transformé en un phénomène qui produit l’effet d’un cyclone mondial. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le chiffre d’affaires global des entreprises de la sharing economy atteignait 20 milliards d’euros en 2013 ; selon les estimations, il pourrait passer à 302 milliards de dollars d’ici à 2025, soit une croissance annuelle de 36,4 % en moyenne ! Selon PwC, ce chiffre pourrait même flirter avec les 570 milliards d’euros à la même période. 85 % de la valeur produite est captée par les particuliers qui fournissent leurs services ; le reste revient aux entreprises (Sources : Ministère de l’Économie et des finances, PwC)

Cinq secteurs se partagent l’essentiel de cette manne financière : l’hébergement, les transports, les finances, les services à la personne et les services aux entreprises. Tiré par le succès d’AirBnb, un pionnier en matière d’économie collaborative, l’hébergement se place loin devant les autres secteurs (avec 15,1 milliards d’euros générés par les transactions en 2015) tandis que les transports occupent la première position en termes de revenus, avec 1,6 milliards d’euros la même année (à lire dans cet article).

La sharing economy étend ses racines

Aucun secteur ne semble pouvoir échapper aux évolutions forcées induites par l’économie du partage. Même les tours autrefois inébranlables commencent à pencher dangereusement, comme c’est le cas pour l’assurance (les grands acteurs investissent de plus en plus dans la sharing economy, ainsi qu’il est expliqué ici) ou, plus surprenant, pour la gastronomie, avec des startups qui s’invitent à la table des consommateurs (pour envoyer les chefs cuisiniers chez les particuliers… ou les particuliers chez les cuisiniers !).

Ce faisant, l’écosystème se diversifie et s’enrichit, allant bien au-delà des quelques trois ou quatre géants toujours cités. Plus de 90 000 startups travaillent à développer des branches de cet arbre cyclopéen, touchant à des domaines extrêmement variés, de façon à faciliter les tâches de la vie quotidienne (TaskRabbit), ou bien permettre aux particuliers de se prêter des sommes d’argent (Lending Club) et de louer la voiture du voisin (Getaround). C’est surtout vrai au sein de l’Union européenne qui, en vertu d’une législation favorable, devient petit à petit une véritable plateforme collaborative à grande échelle.

Mis à part ses succès économiques, cet écosystème se montre aussi capable de fédérer les consommateurs autour d’idées innovantes. Bien sûr, l’économie collaborative reste le mode de consommation favori des générations Y et Z. Mais les jeunes gens nés avec un smartphone dans la main et Internet au bout des doigts ne sont pas les seuls à s’y intéresser, loin de là. Selon les chiffres cités par le ministère de l’Économie, 9 Français sur 10 ont déjà pratiqué la consommation collaborative au moins une fois. 41 % des hommes et 59 % des femmes en sont adeptes. Parmi eux, 36 % s’y adonnent pour des raisons économiques ; mais 40 % apprécient la praticité de cette forme de consommation et 19 % y trouvent même un sens plus général (source : OuiShare/Fondation intranet nouvelle génération, 2014). En tout, ils sont 66 % à penser que la sharing economy pourrait représenter un poids important dans l’économie française à l’avenir (source : Forbes/TNS Sofres, 2014).

Économie du partage ou partage de l’économie ?

La seule inconnue, dans cette équation, c’est la direction que prendra l’économie du partage dans les années à venir. Avec, à la clé, sans doute quelques surprises. Car, au milieu des hommages rendus aux fondateurs de Uber ou de AirBnb, des voix discordantes se font entendre. Comme celle du théoricien de l’économie collaborative Michel Bauwens, qui estime que les grands noms du secteur, malgré leur omniprésence, n’ont aucun lien avec l’économie du partage, la vraie ; ou celle de Jamie Wong, fondatrice de Vayable (une plateforme de mise en relation entre touristes et guides amateurs locaux), qui décrète que la sharing economy telle qu’on la pratique majoritairement n’a rien à voir avec le concept de partage… Puisqu’il s’agit avant tout, pour les professionnels, d’engranger des bénéfices !

Pour eux, comme pour bien d’autres acteurs ou observateurs, le concept d’économie du partage s’est auto-corrompu pour se transformer en un banal partage de l’économie. Au lieu d’être concentrés entre les mains de quelques puissants groupes historiques, les revenus d’un secteur donné sont partagés… entre celles de nouveaux groupes, tout aussi puissants.

La plupart des entrepreneurs qui se voulaient « alternatifs » sont devenus « capitalistes ». Pour que la frontière entre économie traditionnelle et sharing economy retrouve de son opacité, il lui faudra donc en revenir à des modes de consommations entièrement actionnés par les particuliers eux-mêmes, sans que les professionnels ne s’en mêlent, sinon pour offrir un lieu de rencontre. En somme, les voitures Uber ne vont pas dans la bonne direction économique ; mais les véhicules de Getaround (une forme actualisée du bon vieux troc entre voisins), eux, sont sur la voie royale. D’autres startups se sont engouffré dans cette voie visant à réactiver l’idée que partager, c’est se soucier d’autrui (« to share is to care »). 

Les plateformes qui proposent de dormir chez l’habitant gratuitement (CouchSurfing), de prendre des cours en ligne (les MOOC : FunMOOC ou MOOC-francophone), de faire la route avec des gens qui vont dans la même direction (Covoiturage.com), voire de partager les bons plans et les réductions glanés sur le web (Offresasaisir) sont en train de prendre de l’ampleur. Et de challenger sérieusement les mastodontes de leur secteur respectif, avec une même idée en tête : redonner le pouvoir aux consommateurs et faire que l’économie en revienne à ses fondamentaux. 

Pour Lisa Gansky, auteur de Why the Future of Business is Sharing, la sharing economy n’a pas encore franchi l’étape de la puberté. Elle évolue à son rythme, doucement mais sûrement. Mais il arrivera un temps, pas si lointain, où elle aura la mainmise un peu partout. Nous saurons alors si elle s’est réellement imposée comme une économie du partage, portée par les consommateurs et pour les consommateurs ; ou si elle n’est devenue qu’une énième façon, pour les grands entrepreneurs, de se partager l’économie existante.

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