Julien Codorniou (Facebook) "Le mobile permet de créer des empires sans capitaux-risqueurs"

Julien Codorniou anime le panel des "super start-up européennes" de la conférence LeWeb 2014. Le directeur des "Platform partnerships" à Facebook revient sur ce qu'il décrit comme "l'émergence d'une nouvelle génération de start-up".

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Julien Codorniou, directeur des "Platform partnerships" à Facebook. © Facebook

JDN. Vous animez la tendance des "super start-up européennes" à la conférence LeWeb 2014. Quelles sont les nouveaux secteurs en croissance ?

Julien Codorniou. Le dénominateur commun des start-up en croissance qui créent la disruption est le mobile. Plusieurs industries ont été révolutionnées par le mobile et le social. Le gaming, tout d'abord. Mais maintenant, l'e-commerce, la musique ou encore le dating sont également bouleversés par des start-up ainsi que par des grands groupes qui pivotent et deviennent "mobile-first". Parmi toutes les start-up que je rencontre en tant que directeur  des "platform partnerships" chez Facebook, toutes sont "mobile-first", voire "mobile-only", comme Wallapop, l'appli espagnole qui permet d'acheter et vendre ses objets d'occasion.

 

Quels business models se monétisent le mieux ?

Il était facile de monétiser sur mobile dans le gaming, via des micro-transactions, mais aujourd'hui des acteurs d'autres secteurs, comme les médias ou la musique, gagnent des revenus très significatifs grâce à la pub sur mobile, à l'image de Shazam par exemple. En France, on travaille avec Deezer sur ce sujet : depuis que la publicité de l'appli est servie par Facebook [Via Audience Network, ndlr], ils ont observé un bond de 30% de leurs revenus publicitaires.

Les Uber-like attirent les capitaux

Sinon, tous les concepts de marketplaces, ces "Uber du ménage", comme le britannique Hassle, "Uber du pressing" ou autres marchent très bien et attirent énormément de financements. Tous ces services à la personne qui nécessitaient du temps pour la réservation ou des déplacements arrivent en France et changent les usages grâce au mobile. Toktoktok en est un bon exemple également. La livraison de repas, aussi, avec les européens FoodPanda et Delivery Hero, qui deviennent de gros acteurs internationaux.

 

Vous avez invité Alex Depledge, CEO de Hassle, marketplace de femmes de ménages, à participer à votre panel LeWeb sur les super start-up européennes. Vous pensez qu'une start-up britannique ayant levé 6 millions de dollars peut lutter, par exemple à Paris, contre un américain qui a levé 40 millions de dollars, Homejoy, ou contre l'allemand Helpling, soutenu par Rocket Internet et qui vient de lever 13,5 millions d'euros ?

Je crois beaucoup en Hassle parce que je connais bien l'équipe et parce qu'ils sont agressifs en termes de user acquisition. Ils sont "mobile-first", passent par Facebook. La principale question que ces acteurs doivent se poser, c'est comment faire pour engager les utilisateurs et les conserver, et Hassle sait très bien le faire.

 

Assez pour contrebalancer des budgets marketing énormes ? Helpling a par exemple lancé une grosse campagne dans le métro parisien pour son arrivée dans la capitale.

"Le street-marketing pour applis mobiles, c'est choquant"

Quand on lance une application mobile, mieux vaut être le roi du "user acquisition" sur mobile et avoir la garantie de toucher les gens qui comptent. Hassle ne dépense pas un dollar hors de sa cible. Je suis convaincu que le ROI d'une campagne dans le métro n'est pas aussi positif qu'une campagne mobile... Je trouve d'ailleurs choquant de voir en extérieur de la publicité pour une application mobile : le potentiel utilisateur est alors censé se souvenir de la marque, aller dans son app store, la rechercher, la télécharger... ça fait très années 2000/2002 comme campagne marketing ! Je suis très optimiste pour l'avenir d'Hassle, qui a d'ailleurs levé des fonds auprès d'Accel Partners, l'un des meilleurs VC européens.

 

Pouvez-vous présenter les autres intervenants de votre panel ?

Itai Tsiddon présentera Lightricks, start-up israélienne à l'origine de Facetune, une appli de retouche photos. Nicolas Brusson, cofondateur et COO de Blablacar, sera aussi présent. Il y aura Branko Milutinovic, cofondateur de Nordeus, start-up fondée par des anciens de Microsoft en Serbie et qui a créé le jeu Top Eleven il y a cinq ans. Elle engrange aujourd'hui des centaines de milliers de dollars chaque jour. Et enfin, Peter Skoromnyi parlera d'Apalon, jeune pousse biélorusse dont il est le CEO, qui crée des applis mobiles utilitaires comme une lampe torche ou un réveil et qui compte des dizaines de millions d'utilisateurs. Apalon sait très bien aller chercher des utilisateurs et surtout les monétiser.

 

Pourquoi avoir choisi ces acteurs, pour certains assez peu connus ?

Des nouveaux hotspots de l'innovation en Europe de l'Est

Ce sont pour moi les nouvelles pépites européennes. Le but était d'inviter la nouvelle génération des entreprises européennes, et pas forcément celles basées à Londres, Paris et Berlin, mais des start-up lancées en Biélorussie, en Serbie... Je veux montrer que l'on peut atteindre un reach global de millions d'utilisateurs, des taux de croissance à trois ou quatre chiffres, où que l'on soit et alors que l'on n'a encore que quelques employés. Facetune [éditée par Lightricks, ndlr] est la première application payante dans 75 pays, et la start-up emploie moins de dix personnes ! Apalon est la 10ème société la plus téléchargée sur iOS, devant des mastodontes comme Disney, et a été rachetée pour 100 millions de dollars par IAC. Ce sont des choses que l'on ne voyait pas avant. Personne n'aurait pu prévoir Rovio ou Supercell à Helsinki.

C'est l'association du mobile et du social, voire de Facebook, qui permet à ces entreprises, avec leurs applis, d'être distribuées globalement sur l'Appstore. Il n'y a plus de barrières à l'entrée, plus besoin de dépenser des millions avant de vendre un produit dans un nouveau pays, d'y ouvrir un bureau... N'importe qui peut devenir numéro un en quelques jours, comme Facetune l'a fait en Israël avec un budget de départ de 100 dollars ! On le voit aussi avec Blablacar, qui s'étend extrêmement vite, qui se lance en Turquie... Aujourd'hui, il n'y a plus grand-chose pour l'arrêter. Je veux montrer que sans les capitaux-risqueurs, on peut réussir à créer de petits ou grands empires.

 

Mais Blablacar a tout de même levé 100 millions de dollars pour s'internationaliser...

"Modèles ultra-profitables et petites équipes"

Et pendant le panel, Facetune, Nordeus et Apalon risquent d'ailleurs de demander à Blablacar "Pourquoi avoir besoin de lever 100 millions de dollars pour croître ?" Je trouve le débat passionnant. Il n'y a pas de business angels ni de VC en Serbie ou en Biélorussie, et en s'adaptant à ces contraintes ces start-up ont réussi à créer des modèles ultra-profitables très rapidement, avec de petites équipes. Supercell s'est développé avec 15 millions de dollars avant d'être racheté par Softbank pour 3 milliards, King.com n'en levé que 20 millions et a connu un succès fulgurant avec Candy Crush... Le tout, loin des énormes levées américaines. C'est la mode de lever des millions aux Etats-Unis, mais en Europe beaucoup de modèles vertueux réussissent sans lever énormément, et ont un effet très positif sur l'économie.

 

Vous ne croyez donc pas que les start-up européennes manquent de fonds pour s'internationaliser ?

Il n'y a pas de pénurie d'argent aujourd'hui en France, au Royaume-Uni, en Allemagne. Des capitaux-risqueurs m'appellent tous les jours pour me demander dans quelle start-up ils pourraient investir...

 

Si on vous demande, aujourd'hui, dans quelle start-up française investir ?

Magma mobile ou KetchApp. Parce qu'ils développent des applis mobiles, presque une par semaine, comptent des millions d'utilisateurs, mais personne ne les connaît !

 

Basé à Londres, Julien Codorniou est directeur  des "platform partnerships" chez Facebook. La mission de son équipe est de construire et de développer l'écosystème de développeurs et de partenaires  Facebook, en Europe et aux USA (Deezer, King.com, Wallapop, Skyscanner, etc..).  Il était auparavant directeur chez Microsoft où il a créé le programme Bizspark. Julien Codorniou est administrateur du groupe Le Monde (Le Monde, Telerama, Courier International...) , et co-auteur du livre "La success story de Kelkoo.com", paru chez Pearson en 2005. 

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