Max Levchin ((Affirm, ex-Paypal)) "Si un entrepreneur ne définit la culture de son entreprise, celle-ci se définira d'elle-même"

Entrepreneur et investisseur star de la Silicon Valley, le cofondateur de Paypal Max Levchin revient sur son parcours et partage son expérience entrepreneuriale avec les lecteurs du JDN.

Vous avez cofondé Paypal en 1998, dont vous avez été le 1er CTO. Quelle a été votre stratégie pour acquérir et accroître votre base utilisateurs à vos débuts ?

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Max Levchin est l'un des entrepreneurs et investisseur les plus reconnus de la Silicon Valley © S. de P. HVF

Lorsque nous avons créé Paypal, nous nous sommes vite aperçu que le produit été particulièrement utile pour un groupe bien précis d'utilisateurs : les utilisateurs d'eBay. A l'époque, les transactions sur eBay comportaient une part de risque importante que notre solution permettait de limiter. La question était donc de savoir comment les convaincre d'utiliser notre produit. Nous avons donc réfléchi à un certain nombre d'idées. La plus controversée d'entre elles consistait à offrir 10 dollars à chaque nouvel inscrit ainsi que 10 dollars à l'utilisateur à l'origine du parrainage. C'est celle que nous avons choisis.

Nous rémunérions l'utilisateur pour qu'il utilise notre produit. Beaucoup nous ont traités de fous. Mais, en réalité, dépenser 20 dollars pour chaque nouvel inscrit était une stratégie vraiment intéressante. D'abord, parce que cela obligeait l'utilisateur à utiliser notre produit pour profiter de cet argent. Et ensuite, parce que cette stratégie eut également pour effet d'inciter les vendeurs d'eBay à faire la promotion de Paypal auprès des acheteurs. Car en leur suggérant de passer par notre service, le vendeur devenait parrain et gagnait donc 10 dollars. Grâce à cette commission il pouvait même offrir à l'acheteur la livraison gratuite, ce qui lui donnait un véritable avantage sur ses concurrents. Donner de l'argent à ses clients pour qu'ils utilisent votre produit est le plus souvent une mauvaise idée, mais pas dans le cas de Paypal.

 

L'entreprise est également célèbre pour avoir bâti une équipe talentueuse, la "Paypal mafia". LinkedIn, Yelp, Youtube, ou encore Tesla ont toutes été créées par des anciens de Paypal. Quelles étaient vos méthodes de recrutement à l'époque ?

"Fermer Slide n'était pas une décision irrationnelle de la part de Google"

Nous avions tout d'abord la chance de disposer d'une équipe fondatrice vraiment compétente. Les premiers employés que nous avons recrutés étaient tous issus de notre réseau personnel. En les embauchant, nous savions donc exactement à quoi nous attendre. Concernant les vingt à trente recrutements qui ont suivi, nous nous sommes montrés extrêmement attentifs. En clair, s'il y avait le moindre doute de la part de l'un des membres de l'équipe, nous ne procédions pas au recrutement. Nos entretiens d'embauche étaient également réputés pour être parmi les plus difficiles de la Silicon Valley. Si vous réussissiez à aller au bout, il ne faisait aucun doute que vous étiez quelqu'un de vraiment incroyable. C'est ainsi devenu une sorte de challenge pour certains qui venaient aux entretiens simplement pour vérifier si ce qu'on en disait était vrai.

 

En 2004, vous fondez Slide, un service de partage média que vous revendez à Google pour 182 millions de dollars en 2010. Un an plus tard, Google ferme le service et vous quittez le groupe. Regrettez-vous que l'aventure ait pris fin de cette manière ?

J'essaie de ne jamais rien regretter pour la bonne raison que vous ne pouvez pas changer le passé. Vous savez, fermer Slide n'était pas une décision irrationnelle du point de vue de Google. A l'époque, nous générions certes des revenus, mais ils étaient dérisoires comparés aux milliards de Google. Larry Page souhaitait se concentrer sur quelques projets en particulier, et nous n'étions simplement pas assez gros pour en faire partie. Slide a donc été fermé tout comme d'autres services de Google à l'époque. Cette expérience m'a permis de réaliser que je n'étais pas vraiment fait pour travailler au sein d'une grande entreprise. Lorsque vous êtes un entrepreneur, vous découvrez que votre impact personnel, même si vous êtes excellent dans ce que vous faîtes, sera forcément réduit. Plutôt que d'apporter sa pierre à l'édifice, aussi beau soit-il, un vrai entrepreneur va toujours avoir tendance à vouloir bâtir son propre édifice. Pour autant, j'ai vraiment apprécié travailler pour Google. Observer des personnes comme Sergey Brin travailler sur tous ces projets a vraiment été quelque chose d'inspirant.

 

Vous avez ensuite fondé fin 2011 l'incubateur HVF ("Hard, Valuable, and Fun"). En quoi consiste cette structure et sur quels projets travaillez-vous ?

Après Paypal, j'avais cofondé l'incubateur MRL Ventures, qui a donné naissance à plusieurs entreprises dont Slide mais aussi à Yelp. L'idée derrière HVF était de créer quelque chose de similaire, une sorte de laboratoire qui permettrait de travailler sur différents projets et idées de manière simultanée. L'objectif avec HVF est de créer chaque année un à deux projets commercialement viables. Cette structure nous permet de tester dix à quinze idées tous les ans, en consacrant quelques mois à chacune d'elles. En fonction de l'évolution d'un projet, celui-ci pourra alors se transformer en entreprise... ou pas.

Au cours de sa première année, HVF a donné naissance à Affirm, un service spécialisé dans le paiement et le crédit. J'y occupe d'ailleurs le poste de CEO et y consacre aujourd'hui la majeure partie de mon temps (Affirm a récemment levé 45 millions de dollars, ndlr). La seconde année, nous avons aussi créé Glow, un service pour aider des couples à avoir des enfants. Mon rôle s'apparente ici plutôt à celui d'un mentor. Je rends d'ailleurs visite plusieurs fois par an à l'équipe qui est basée en Chine.

 

Investissez-vous également dans des entreprises ou vous concentrez-vous sur des projets internes ?

"Dans la Silicon Valley, c'est à l'investisseur de convaincre l'entrepreneur"

Nous faisons les deux, même si il est vrai que nous passons davantage de temps à concevoir et à expérimenter nos propres projets. A mes yeux, il est aujourd'hui tellement facile de lever de l'argent dans la Silicon Valley que c'est à vous de convaincre l'entrepreneur en face de vous que vous êtes plus intéressant que les autres. Dans le cas de HVF, nous mettons en avant le fait que nous sommes avant tout des créateurs et qu'en conséquence nous n'allons pas simplement nous contenter de lui donner de l'argent. Nous accompagnons l'entrepreneur et le conseillons pour lui permettre de développer au mieux son entreprise.

 

Vous vous intéressez tout particulièrement au Big Data. Pourquoi ?

La quantité d'informations générées tant par les personnes que par les appareils est aujourd'hui considérable. La baisse des coûts des capteurs, la rapidité des temps de transfert et la présence d'infrastructures cloud permettant le stockage de ces données ont changé la donne. C'est la raison pour laquelle je pense qu'il existe aujourd'hui de réelles opportunités de business pour traiter et analyser toutes ces données. Prenez l'exemple de l'entreprise française Withings qui commercialise des balances connectées. Imaginons qu'une entreprise évoluant dans le secteur de la santé puisse analyser ces informations et ainsi découvrir que des personnes d'une même zone géographique se trouvent toutes en surpoids. Peut-être pourrait-on alors trouver une explication locale à ce phénomène... Et cette quantité d'information ne se limite d'ailleurs pas à une industrie en particulier.

A titre personnel, je m'intéresse tout particulièrement au secteur de la santé car, au fond, nous connaissons très peu notre corps.

 

Vous accordez beaucoup d'importance à la nécessité de définir très tôt la culture de son entreprise. Pourquoi un entrepreneur doit-il se préoccuper de cela ?

"L'entrepreneuriat doit être vu comme quelque chose de positif"

La culture est ce qui va définir l'identité d'une entreprise. Si un entrepreneur ne consacre pas assez de temps à définir clairement la culture de sa société, celle-ci risque de se définir d'elle-même. Il faut clarifier tout de suite l'objectif de l'entreprise et les règles qui la régissent. Ces règles peuvent porter sur un certain nombre de choses comme par exemple la manière de se comporter avec ses collègues. Dans le cas d'Affirm, nous avons voulu faire de l'honnêteté envers nos clients notre valeur clé. Concrètement, cela se traduit par une transparence totale et par le fait que nous ne cherchons pas à gagner de l'argent sur leur dos à travers des frais cachés quelconques. Cela s'apparente aussi à du bon sens, car après tout, aucune entreprise n'a vraiment intérêt se comporter de la sorte. Pourtant, ce genre de pratiques existent.

Autre exemple, même si Affirm est une entreprise qui évolue dans le secteur du paiement, je n'ai aucune envie de me retrouver à travailler avec des gens qui ne pensent qu'à gagner beaucoup d'argent. Mon envie est plutôt de collaborer avec des personnes motivées par l'idée de construire un monde meilleur et de résoudre les problèmes auxquels nous nous attaquons.

 

Quel serait votre conseil pour permettre à un pays comme la France de développer l'entrepreneuriat et l'esprit d'innovation ?

La France a la réputation d'être un pays où il est difficile de créer une entreprise, notamment à cause de sa réglementation du travail. Mais, n'ayant jamais créé d'entreprise en France et ne connaissant pas dans le détail sa législation, il m'est assez difficile de m'exprimer sur le sujet de manière précise.

D'une manière générale, il existe un certain nombre de choses qu'un pays puisse faire pour encourager l'entrepreneuriat, comme par exemple diminuer les taxes, faciliter les formalités juridiques, ou encore permettre d'embaucher et licencier facilement. Mais le point le plus important à mes yeux est que l'entrepreneuriat doit être considéré comme quelque chose de positif ainsi que comme une opportunité pour créer de l'emploi et de la croissance. Pour le reste, je fais confiance aux entrepreneurs pour surmonter les difficultés. Car après tout, c'est que font les entrepreneurs au quotidien : ils résolvent des problèmes.

 

Max Levchin est le CEO d'Affirm, une start-up spécialisée dans le paiement et le crédit. Il est également le Président de Glow. Ces deux entreprises ont vu le jour au sein de HVF, un laboratoire consacré à l'innovation basé à San Francisco. Avant cela, Max Levchin a cofondé Paypal et en avait occupé le poste de CTO jusqu'à son acquisition en 2002 par eBay. En 2004, il a également aidé au lancement de Yelp. Il occupe encore aujourd'hui le poste de président du conseil d'administration. La même année, il fonde Slide, une entreprise spécialisée dans les applications pour réseaux sociaux dont il restera le CEO jusqu'à son rachat par Google en 2010. Il siège également aux conseils d'administration de Yahoo et d'Evernote et est un investisseur actif dans les start-up en early stage.

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