Pourquoi les taux obligataires s'envolent partout dans le monde

Pourquoi les taux obligataires s'envolent partout dans le monde Dérapage budgétaire, investissements massifs dans l'IA, inflation persistante et crise énergétique ont créé un cocktail explosif qui touchent même les meilleurs élèves.

Le taux à 10 ans américain a franchi la barre des 5% mi-septembre. Lundi 5 octobre, le taux à 10 ans français a également atteint ce niveau, le plus élevé depuis 2002. La France emprunte désormais plus cher que l’Italie et la Grèce, et dans un récent article, le Wall Street Journal qualifie la dette française de "bombe à retardement". 

"La prime exigée par les investisseurs pour détenir des obligations d’Etat françaises par rapport aux Bunds allemands a grimpé à 140 points de base, un niveau inédit depuis la crise des dettes souveraines de la zone euro en 2011", note César Pérez Ruiz, responsable des investissements chez Pictet Wealth Management, un groupe bancaire suisse spécialiste de la gestion de fortune et d’actifs.

Même les pays dont l’économie inspire en temps normal la confiance des investisseurs sont touchés : le 10 ans allemand atteint désormais 3,6%, contre un peu plus de 2% au printemps.

Le dérapage des finances publiques

La hausse des taux obligataires répond à des logiques multiples. Dans le cas de la France et des Etats-Unis, le dérapage des finances publiques joue un rôle de premier plan : le déficit public américain est proche de 6% du PIB, tandis que celui de la France dépasse les 5%, sans que les gouvernements respectifs aient, semble-t-il, de plan pour réduire le déficit. "La récente présentation du budget 2027, qui vise un déficit de 5,0% du PIB, contre 5,4% en 2026, n’a guère rassuré les marchés. Alors que la dette publique devrait s’envoler à 121,7% du PIB en 2027, les investisseurs doutent de la viabilité de la trajectoire budgétaire, d’autant plus que la hausse des taux alourdit les charges d’intérêts de l’Etat", affirme César Pérez Ruiz.

Même son de cloche de l’autre côté de l’Atlantique. "Le déficit fédéral américain reste proche de 6% du PIB, et les intérêts nets en représentent désormais plus de la moitié. La dette fédérale nette a franchi le seuil des 100% du PIB et devrait se diriger vers 140% au milieu de la prochaine décennie, selon les projections du CBO (le Bureau du budget du Congrès des Etats-Unis, ndlr)", décrypte pour sa part Geoffroy Corbin, de Waves Investment, un cabinet français de gestion de patrimoine.

Inflation persistante et dépenses faramineuses dans l’IA

Mais la hausse des taux est également due à des facteurs structurels. L’inflation, d’abord, qui demeure élevée aux Etats-Unis (3,4% en août) et accélère dans la zone euro du fait de la hausse des prix de l’énergie consécutive à l’attaque de l’Iran par les Etats-Unis (3,2% en août, alors qu’elle semblait, en début d’année, en passe de converger vers 2%).

A cela vient s’ajouter l’explosion des investissements dans l’IA, qui contraint les géants de la tech à recourir à l’emprunt pour en financer une partie. Les cinq principaux acteurs de l’IA (Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle) ont ainsi déjà émis environ 220 milliards de dollars de dette depuis le début de l’année 2026, soit plus du double du montant enregistré sur l’ensemble de l’année précédente. Cet afflux massif d’émissions obligataires technologiques s’additionne aux besoins de financement déjà considérables des Etats, renchérit le coût de l’argent et contribue à faire grimper les taux. Les créanciers exigent en effet des primes plus élevées pour des investissements qu’ils jugent risqués alors que les retombées économiques de l’IA demeurent incertaines.

Un risque d’emballement ?

Outre-Atlantique, le ralentissement de la création d’emplois en septembre va permettre à la Fed de souffler un peu et le relèvement des taux en octobre pourrait ne pas être automatique, selon Felix-Antoine Vezina-Poirier, de la société de recherche en investissement BCA Research. "Le dernier rapport sur l’emploi réduit la pression sur la Fed pour qu'elle relève ses taux lors de sa réunion du 28 octobre, même si les chiffres de l'inflation pourraient rapidement changer la donne."

Côté français, les choses sont plus tendues. "La situation française est préoccupante, sans risque de crise financière", estime Christopher Dembik, conseiller en stratégie d’investissement chez Pictet. "La BCE ne devrait pas intervenir vite : elle avait attendu un spread de 250 pb pour l'Italie. Le scénario est donc celui d'une prime durablement élevée, alors que la France doit refinancer 350 milliards d'euros en 2027, en pleine campagne présidentielle."