Scenario catastrophe : et si les Etats-Unis coupaient le robinet de la tech à l'Europe ?

Scenario catastrophe : et si les Etats-Unis coupaient le robinet de la tech à l'Europe ? Notre journaliste s'est amusé à imaginer le pire. Un scénario qui ne manque ni de rebondissements, ni de personnages hauts en couleur, ni même d'un happy ending.

Si la souveraineté numérique est entrée depuis déjà plusieurs années dans le débat public, la dépendance de la France et de l’Europe à la technologie américaine demeure très élevée et constituerait une vulnérabilité majeure en cas de crise, avec des conséquences potentiellement cataclysmiques. Illustration par un scenario de fiction situé dans un avenir pas si lointain et pas si improbable.

Le déclenchement

Nous sommes en janvier 2027. Aux Etats-Unis, les républicains ont subi une cuisante défaite lors des élections de mi-mandat, suite auxquelles ils ont perdu le contrôle du Sénat et de la Chambre des Représentants. L’inflation remonte en flèche alors que la Fed, désormais dirigée par un fidèle de Donald Trump, privilégie une politique de relance appuyée sur des taux très bas, et que l’impact des droits de douane mis en place en 2025 commence à se faire ressentir. Pour donner un nouvel élan à sa présidence et détourner l’attention de ses difficultés en interne, le président américain renoue avec l’une de ses marottes : s’emparer du Groenland, de gré ou de force. L’armée américaine envahit le territoire et en représailles, l’UE rompt les relations diplomatiques avec Washington.

S’appuyant sur le New Digital Patriot Act, une loi passée de justesse par le Congrès avant les élections de mi-mandat, Donald Trump signe un décret, le TRUMP Act, pour Terminating Reliance Upon Major Platforms, établissant un embargo total sur la technologie américaine en Europe. “Selfish & socialist Europeans unfairly profit from American technology while being useless losers and showing EXTREME ANTI AMERICAN FEELINGS on the global stage. No more! Let’s see how CROOKED URSULA takes that news!” publie dans la foulée le président américain sur son réseau Truth Social. Là où la plupart de ses soutiens s’attendaient à ce que le président use de son arme favorite, les droits de douane, celui-ci a opté pour la solution la plus radicale, le fameux “kill switch” que redoutent de longue date les lanceurs d’alerte du Vieux continent.

Si certaines voix dissonantes au sein du parti républicain, déjà fortement échaudées par l’invasion du Groenland, catastrophique pour l'image du pays à l’international, se joignent aux voix démocrates pour dénoncer un acte d’autosabotage insensé, la plupart se rangent derrière le président. Steven Miller, conseiller à la sécurité intérieure des Etats-Unis, salue un acte “courageux et nécessaire” de la part de celui-ci, tandis que le vice-président JD Vance se félicite du fait que “l’Amérique ait retrouvé sa force et n’entende plus se laisser dicter sa conduite par une Europe totalitaire et grand-remplacée qui n’est plus que l’ombre d’elle-même”. Les patrons de la tech américain s’exécutent bon gré mal gré. Certains, à l’instar de Tim Cook, préfèrent démissionner et, suite aux pressions de l’administration Trump sur leur conseil d’administration, sont remplacés par des figures plus lisses et malléables.

Les conséquences immédiates

Côté européen, c’est la consternation. A Bruxelles, à 4 heures du matin, Ursula von der Leyen, les traits tirés, convoque un sommet d’urgence. Le lendemain, dès l’ouverture, les places boursières connaissent une plongée spectaculaire, inédite depuis le Covid : le CAC chute de 15%, le DAX de 18%. L’économie subit dans le même temps un coup d’arrêt qui rappelle là encore les premières heures de la pandémie de 2020.

Les usines du Mittelstand cessent de tourner, leurs robots reposant massivement sur des systèmes d’IA américains. L’automobile européenne accuse la coup. La plupart des banques perdent l’accès à leurs systèmes cloud, ce qui cause un gel immédiat de milliards de transactions numériques. On assiste partout au retour des transactions en liquide, voire du troc, tout le monde ne parvenant pas à retirer des billets. Nombre d’hôpitaux sont également à l’arrêt, causant de multiples drames humains. D’énormes manifestations apparaissent, où les participants brandissent des banderoles du type “Trump assassin” et “US go home”. Certains élus suggèrent de tout faire pour apaiser Trump et rétablir la situation, mais dans l’ensemble une union sacrée se forge autour de la nécessité de tenir bon et de retrouver un semblant de bon fonctionnement économique.

Les entreprises qui ont misé sur des offres dites souveraines comme S3NS, Bleu ou le cloud dit souverain d’AWS sont momentanément épargnées, ces services étant conçus pour opérer sans support de manière autonome. Néanmoins, la rupture avec les cœurs de réseau des hyperscalers signifie que les mises à jour logicielles ne peuvent plus être effectuées, ce qui oblige les équipes européennes à faire évoluer elles-mêmes le code et constitue un défi majeur en matière de main-d’œuvre et de compétences disponibles à un horizon de quelques mois.

Interrogé sur BFM Business, un célèbre VC français prévoit la mort imminente de l’écosystème French Tech sans un vigoureux soutien des pouvoirs publics. Les puces d’IA, qui reposent toutes sur de la technologie américaine à travers les briques Nvidia, Intel et AMD, ne peuvent plus être importées en Europe, générant un scenario cauchemar pour toute l’industrie de l’IA européenne, mais aussi pour toutes les entreprises du Vieux continent qui s’appuient désormais massivement sur cette technologie. Avec la coupure de Starlink, nombre d’Européens perdent leur connexion à l’Internet et l’armée ukrainienne se retrouve privée de ses yeux. Les smartphones, eux, ne peuvent plus être mis à jour.

En effet, malgré les discours sur la souveraineté numérique et l’amorce d’une stratégie d’autonomie et de mitigation des risques depuis le début de la seconde présidence Trump, la dépendance à la technologie américaine reste très importante. Le trio américain du cloud domine encore près de 70% du marché français et capte 80% de sa croissance. Loin, très loin devant les alternatives françaises comme OVHcloud ou Cloud Temple. Et le service Oneweb-Eutelsat demeure embryonnaire face à Starlink.

Trois mois plus tard

L’économie européenne connaît la pire récession de son histoire : le PIB européen a chuté de six points au premier trimestre 2027. En France, le chômage atteint des niveaux historiques tandis que l’économie peine à se réorganiser et à s’adapter au choc que les media surnomment désormais le “Trumpocalypse”.

A l’échelon européen, un plan d’urgence est mis en œuvre pour financer les alternatives souveraines et aider les entreprises à basculer vers ces dernières. Pour relancer l’activité, nombre de régulations sont abandonnées, l’IA Act et le RGPD sont mis en pause, tout est fait pour faciliter la création de start-up et retrouver rapidement du dynamisme ainsi qu’un écosystème technologique digne de ce nom. Petit à petit, les professionnels s’adaptent, de nouvelles habitudes s’installent. On troque AWS contre OVHcloud, Scaleway et Gaia-X. Les solutions de communication à distance comme Zoom et Google Meet sont remplacées par Private Discuss ou encore Visio, développé par la Dinum française. WhatsApp disparaît au profit de Signal. Mistral, seul véritable grand modèle de langage européen, est sollicité par tout le monde et ne sait plus où donner de la tête.

La transition ne se fait pas sans difficulté, la plupart de ces services devant faire face à une hausse aussi spectaculaire que soudaine de la demande et peinant à tenir le cap. Entreprises et utilisateurs font face à des pannes, des bugs, et doivent se familiariser avec de nouvelles interfaces. Tout cela génère beaucoup d’inefficacité et de frustrations, mais l’on s’adapte tant bien que mal.

Flairant l’opportunité, la Chine enregistre une croissance à deux chiffres pour les ventes de ses offres cloud et de ses smartphones en Europe, tandis qu’un nombre croissant de développeurs européens s’appuient sur les grands modèles de langage open source venus de l’empire du Milieu.

Si elle souffre moins que l’Europe, l’Amérique ne sort pas non plus indemne de cette confrontation. Les géants du cloud américain, qui réalisaient jusqu’à présent entre un cinquième et un quart de leur chiffre d’affaires en Europe, ont connu un très mauvais trimestre et vu leurs valeurs boursières décrocher. Le taux de chômage monte en flèche, générant un scenario de stagflation face auquel Donald Trump bat désormais des records d’impopularité. Nombre de talents européens expatriés dans la Silicon Valley font le choix de rentrer en Europe pour aider à la reconstruction de l’écosystème technologique local et en guise de protestation contre la politique trumpiste, créant un déficit de talents au cœur de l’écosystème technologique américain. Privée de l’accès aux machines d’ASML, la stratégie de relocalisation de la production de puces impulsée sous Joe Biden et poursuivie par Trump connaît un coup d’arrêt brutal. Le Nasdaq vient de connaître le pire trimestre de son histoire : près de 40% de sa valeur s’est évaporée entre le 1er janvier et le 1er avril 2027.

Deux ans plus tard

Sans être totalement remise du choc qu’elle a encaissé début 2027, l’Europe amorce l’année 2029 sur de bien meilleures bases. 65% du marché cloud européen est désormais assuré par des acteurs locaux, le reste étant principalement assuré par les géants chinois. Le PIB européen a retrouvé son niveau d’avant la crise et le Vieux continent connaît une situation de quasi plein emploi alors que toutes les forces vives d’une population vieillissante ont été mobilisées pour reconstruire une industrie technologique souveraine.

Fin décembre, la première usine de TSMC installée dans la Ruhr a commencé sa production : si sa finesse de gravure demeure inférieure à ce que proposent les meilleures usines taïwanaises, elle s’avère suffisante pour produire des puces d’IA compétitives.

Nvidia et AMD ont été remplacés par des acteurs locaux qui se sont appuyés sur les recherches européennes, chinoises et japonaises, ainsi que sur plusieurs transfuges de Nvidia rentrés en Europe, pour proposer un écosystème européen alternatif à celui des géants américains. Là encore, celui-ci ne rivalise pas avec ces derniers, mais offre une alternative acceptable et jouit d’un dynamisme attisé par le retour des talents expatriés aux Etats-Unis ainsi que par l’exil de certains travailleurs de la tech américains. Pénalisées par une économie américaine de plus en plus isolationniste et par un embargo qui les prive de juteux marchés, Nvidia et AMD ont d’ailleurs vu leurs performances stagner depuis 2026 et sont en passe de se faire rattraper par les géants chinois.

Aux Etats-Unis, justement, JD Vance a été battu à plate couture par Gavin Newsom lors de la dernière élection présidentielle. Lors de sa cérémonie d’inauguration, l’ancien gouverneur de Californie a promis de faire de la réparation de la relation transatlantique l’une de ses priorités, assurant que l’abolition du TRUMP Act et la restitution de sa souveraineté au Groenland seraient mises en œuvre dès son arrivée dans le bureau ovale. A Bruxelles, où domine désormais une atmosphère farouchement anti-américaine, on s’interroge toutefois sur l'opportunité de laisser de nouveau entrer le loup américain dans la bergerie européenne.

Plusieurs factions proposent même de prendre les devants en interdisant purement et simplement la tech américaine sur le Vieux continent. Il faut dire que le découplage est déjà fortement engagé et qu’au même titre que la Chine et la Russie, l’Europe dispose désormais de son propre splinternet. Le rêve d’un internet mondial uni et fédérateur n’a jamais semblé aussi lointain.