Wallet et Identité Numérique Européenne : le socle ne vaut que par le flux
Le wallet européen pose un socle de confiance. Mais sans intermédiation des données dynamiques, il restera incomplet. Le stock ne suffit pas : le flux est la condition.
Le wallet européen marque une étape importante et réjouissante dans la construction d'une identité numérique de confiance. Une vision européenne qui ne part pas de la technologie, mais du citoyen.
Ce wallet incarne une approche profondément européenne : l'individu doit rester maître de ses preuves d'identité, de ses statuts, de ses droits. Il choisit ce qu'il partage, avec qui, quand et dans quel cadre.
En instaurant un standard commun, reconnu et interopérable à l'échelle européenne, le wallet constitue un progrès majeur. Il renforce la confiance dans l'espace numérique en organisant, par la décision publique, des garanties opposables, contrôlables et réversibles, indépendamment des intérêts privés comme des pouvoirs publics.
À ce titre, le wallet européen n'est pas un simple outil. C'est un point d'ancrage très sécurisant pour les citoyens comme pour les nations.
Des freins d'adoption liés au décalage entre offre et usages réels
Pourtant, son adoption ne se jouera pas sur ces seules qualités. Elle dépendra avant tout de sa capacité à s'inscrire effectivement dans la vie réelle des citoyens.
Car en matière d'adoption de nouveaux usages, ce n'est pas la promesse abstraite qui fait la différence : c'est l'expérience.
Or, le principal risque tient au décalage entre ce qu'il permet de faire et les besoins des usagers.
Peu de Français se jetteront sur l'application pour remplir leur wallet « en cas de besoin » mais agiront face à des situations. La paperasse, puisque c'est de ça que nous parlons in fine, est souvent réalisée sous contrainte : trouver un logement, obtenir un crédit, souscrire une assurance, accéder à une prestation.
Or, ces situations surgissent parfois dans l'urgence. C'est précisément là que se joue l'enjeu de l'adoption et le wallet suppose une logique d'anticipation. Il invite le citoyen à s'équiper en amont, à comprendre ce qu'il contient, à se projeter dans des usages futurs.
Cet investissement en temps et en attention ne manque pas de pertinence mais il est peut-être trop exigeant. Le risque est donc celui d'un outil reconnu, respecté, mais pas mobilisé. Non pas parce qu'inutile, mais parce qu'il appelle à de l’investissement en amont.
Et surtout, le wallet tel qu'il est conçu, sera toujours, par nature, incomplet.
Le wallet restera par essence incomplet
Car il a été pensé avec l'intention de porter des attestations « essentielles », minimales mais robustes. Il rassemble ce qui fonde l'identité et les droits de la personne, des informations stables par essence : le wallet est conçu pour stocker des données « froides ».
Le wallet ne sera jamais un coffre-fort exhaustif.
Rien de dynamique dans le wallet : les données « chaudes », les informations qui évoluent en permanence qui sont produites et mises à jour par un nombre infini d'acteurs n'y auront jamais leur place : revenus détaillés, situation fiscale ou bancaire, certifications privées, détail des aides sociales, remboursements de santé, relevé d’information de son assurance auto, historique professionnel, nombre de points sur un permis, validité d'un permis de chasse etc. Toutes ces données sont réparties entre des bases publiques et privées, hétérogènes, spécialisées, actualisées en continu.
Le wallet restera incomplet et ne pourra pas répondre à lui seul à tous les moments de vie qui appellent de la donnée personnelle.
L'utilité est autant dans le stock que dans un flux complémentaire
Ainsi, le citoyen doit pouvoir s'appuyer sur des mécanismes capables d'activer le transfert de données auprès de différentes sources, le wallet devenant, espérons-le, l'une - importante - d'entre elles.
Cette logique d'intermédiation de données ne concurrence en rien le wallet. Elle le complémente et en prolonge la portée. En allant chercher dans de multiples sources, avec le consentement du citoyen, elle permet de répondre aux situations concrètes sans dénaturer le principe de minimisation. Elle maintient les données là où elles sont tout en rendant leur accès possible.
L'enjeu est donc autant dans le stock du wallet (données « froides ») que dans la possibilité de mobiliser ce qui n'y est pas (les données « chaudes »). L'intermédiation, elle, apporte la souplesse nécessaire pour faire face à la diversité des situations de vie.
Ensemble, ils dessinent une architecture cohérente, fidèle aux principes européens, mais ancrée dans le réel.
Le portefeuille et le coursier
On peut voir le wallet comme un portefeuille. Un objet du quotidien qui contient l'indispensable. Qui se balade avec ses quittances de loyer, ses droits France Travail ou ses relevés bancaires dans son portefeuille ? Ce que l'on garde sur soi parce que l'on sait que cela pourra servir à tout moment : une carte d’identité, un permis de conduire, etc.
Aucun portefeuille donc, aussi bien conçu soit-il, ne peut contenir tout ce dont une personne pourrait avoir besoin dans toutes les situations de la vie : lorsqu'il manque quelque chose dans le portefeuille, on appelle un coursier - un intermédiaire de données - qui va chercher ce qui manque, le livre pour un usage précis, puis disparaît.
Le coursier ne garde rien. Il ne s'approprie rien, il ne regarde pas le contenu du colis. Il ne fait que transmettre. Rien de plus. Rien de moins.
La confiance européenne se joue précisément là. Dans cet équilibre entre ce qui est porté et ce qui est activé. Entre le stock et le flux. Entre la stabilité et l'agilité. Le wallet comme socle, l'intermédiation comme condition.
Les coursiers sont prêts, il faut leur ouvrir les portes
Le succès du wallet européen reposera sur la capacité de l'Europe à organiser, sans tarder, une circulation complémentaire et maîtrisée des données. Une circulation qui respecte les finalités. Qui respecte, avant tout, le consentement du citoyen.
Cette ambition suppose une accélération claire sur le cadre européen de l'intermédiation de données : les acteurs qui choisissent de se placer sous un label européen ultra exigeant doivent trouver un environnement porteur de création de valeur. Il faut donner des droits supplémentaires à ceux qui jouent le jeu.
Elle suppose aussi un engagement déterminé des administrations publiques. Car une part majeure des données personnelles dynamiques est aujourd'hui détenue par des organismes publics : données fiscales, sociales, professionnelles, éducatives, de mobilité. Et pour l'heure, les coursiers, aussi conformes soient-ils, ne sont pas encore totalement bienvenus. Les administrations doivent jouer pleinement le jeu du flux si elles veulent jouer le jeu du wallet.