Laurent Chemla (Caliopen) "Avec Caliopen, nous allons lutter contre la surveillance généralisée"

Pionnier d'Internet, cofondateur de Gandi, Laurent Chemla se lance dans un nouveau projet : Caliopen, un logiciel libre destiné à protéger la confidentialité des échanges de ses utilisateurs.

arton106 65246 copie
Laurent Chemla porte le projet Caliopen. © Chemla

JDN. D'où vous est venue l'idée du projet Caliopen ?

Laurent Chemla. Tout est parti d'une visite de Jérémy Zimmerman, de la Quadrature du Net, en pleine révélation Snowden. Je lui ai parlé d'un vieux projet. A l'époque, chacun avait le mail de son fournisseur d'accès, et j'avais monté un projet de messagerie électronique. Puis, Gmail est arrivé et a tout écrasé. Nous sommes partis d'une idée simple : comment répondre à la problématique de la surveillance généralisée ? La plupart des gens qui ont essayé de s'y attaquer ont créé des webmails sécurisés. Certes, les internautes qui veulent se protéger utiliseront peut-être ces services, mais cela ne représentera probablement qu'une minorité de personnes, assez "geek" ou parano pour s'en préoccuper. Ce n'est pas en protégeant une petite portion de la population que l'on résout le problème et que l'on adresse la surveillance de masse.

"Le public n'est pas prêt à changer ses habitudes"

Le problème, c'est que le public est prêt à entendre qu'il y a une surveillance généralisée, mais pas prêt à changer ses habitudes. Caliopen est un projet très pragmatique qui permet de résoudre ce problème. On ne propose pas une solution de messagerie sécurisée mais un produit qui permet de réunir en un seul site toute la correspondance privée : messages privés Facebook, mails, sms... Et on relie toutes les conversations provenant du même contact. En réunissant dans un même lieu toutes les conversations, on se donne une chance d'être adopté par le grand public qui sera intéressé par le produit, et non par la sécurisation de ses données. Caliopen est un logiciel libre, qui pourra être installé très facilement par tout administrateur.

Et en quoi Caliopen permet de mieux protéger les données privées ?

Caliopen affiche des niveaux de confidentialité pour chaque utilisateur, qu'il peut augmenter par des moyens divers : en créant des clés, en définissant la confidentialité de ses terminaux, en utilisant tel protocole... Plus il gagne des points de confidentialité, plus il débloque des fonctionnalités supplémentaires pour le rétribuer (par exemple, la personnalisation de sa plateforme). Il n'y a pas d'obligations, seulement des incitations. L'idée est d'amener le public à prendre conscience du niveau de confidentialité des messages qu'il reçoit, et de lancer un effet boule de neige en incitant les utilisateurs à promouvoir Caliopen auprès de leurs contacts dont le niveau de confidentialité est très bas. Même pour quelqu'un qui n'a rien à cacher, il est nécessaire de faire ce travail : peut-être que ses contacts, eux, ne veulent pas voir leurs conversations espionnées.

Vous allez aussi créer un label...

Les entreprises qui utilisent Caliopen pourront en effet se faire labelliser par une association –que nous devons encore créer- pour montrer qu'elles respectent un certain nombre de règles de sécurité. Par exemple, elles s'engagent à faire les mises à jour de Caliopen, ne pas vendre les données utilisateurs...

Quand espérez-vous pouvoir lancer Caliopen ?

Une campagne Kickstarter à l'étude

Pour l'instant, il n'y a pas de structure, seulement des bénévoles qui travaillent sur le projet. Gandi laisse notamment du temps à ses développeurs pour travailler dessus. Aujourd'hui, nous sommes entre 5 et 10 bénévoles, dont seulement deux développeurs, donc le but est de sortir rapidement une version basique pour attirer de nouveaux bénévoles. Puis nous envisagerons une campagne Kickstarter pour promouvoir le projet et le financer.

Quels modèles économiques pourront se greffer sur l'utilisation de Caliopen ?

Caliopen a beaucoup de potentiel. A terme, comme c'est un logiciel libre, les entreprises pourront travailler dessus. D'abord, les sociétés qui n'ont pas les moyens de mettre en place un système de messagerie interne pourront installer Caliopen rapidement et simplement, tout en se protégeant de la surveillance. On peut aussi imaginer un modèle freemium, ou de fournir Caliopen dans un package déjà existant pour faire la différence avec ses concurrents. Et si l'on veut y intégrer les sms, par exemple, ça ne pourra être fait que par des entreprises qui ont les moyens de passer des partenariats avec des opérateurs : elles pourront alors le commercialiser.

Que pensez-vous de l'intégration de l'OS Android TV sur la nouvelle Freebox, annoncée mardi ?

Tout n'a pas l'air vraiment clair. D'après ce que je comprends, il se pourrait que le partenariat entre Google et Free se résume à "je te paye ta bande passante mais tu installes Android sur la box". Si c'est ça, je trouve ça plutôt triste.

Comment voyez-vous l'avenir du Web ? Pensez-vous qu'il sera entièrement dominé par Google ?

On s'est plantés, nous les pionniers idéalistes du Web. On n'a pas vu venir la centralisation d'Internet. On n'a pas compris que le modèle économique de la publicité contre la gratuité créerait un phénomène de centralisation dangereux parce que les annonceurs ont intérêt à travailler avec les plus gros, ceux qui ont le plus d'audience. Aujourd'hui, il faut réussir à aller à l'encontre de cette logique pour redécentraliser. Le public doit comprendre que la gratuité entraîne une telle centralisation d'Internet, et que petit à petit, le contrôle devient plus fort et la surveillance se généralise. D'autant que la centralisation a un coût démocratique : elle peut aussi engendrer la censure. Le public doit reprendre le pouvoir, même si c'est compliqué et que ça prend beaucoup de temps.

Ceci dit, si Internet devient complètement centralisé, alors on créera d'autres réseaux parallèles, d'abord décentralisés en peer-to-peer puis qui prendront la place d'Internet. Je ne suis pas complétement pessimiste. Mais si on pouvait éviter de casser Internet pour ne pas avoir à en créer un autre, ça ne serait pas mal !

Laurent Chemla est informaticien. Il a cofondé Gandi, premier registrar français, en 1999. Il est l'auteur de "Confessions d'un voleur : Internet, la liberté confisquée" (Denoël, 2002). Laurent Chemla est également actionnaire minoritaire de Mediapart et Politis, porteur du projet Caliopen et membre du comité stratégique de la Quadrature du Net.

Annonces Google