Le spectaculaire (mais fragile) rebond de l'industrie européenne
Depuis l'invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, l’industrie européenne, confrontée à une hausse drastique des prix de l’énergie, connaît un déclin que toutes les politiques de relance industrielle ont longtemps semblé incapables d’endiguer. Mais les données de l’année écoulée et des derniers mois permettent d’être optimiste. Pour la première fois depuis le déclenchement de la guerre, l’industrie européenne semble en train de se rétablir.
Une reprise menée par l’Allemagne
"Le redressement du secteur industriel est spectaculaire : le PMI manufacturier de la zone euro, sous les 45 points en 2024, dépasse désormais 52", analyse Geoffroy Corbin, de Waves Investment, un cabinet français de gestion de patrimoine. "L'Allemagne mène ce rebond (53,8 en septembre), tandis que la France repasse au-dessus du seuil de 50 points (51,2)" La production industrielle allemande a ainsi augmenté de 2% en août, battant largement les prévisions des économistes, qui tablaient plutôt sur 0,5%.
Tout cela confirme une dynamique positive entamée l’an passé, durant lequel la production industrielle de l’UE a progressé de 3%, mouvement que le nouveau choc énergétique consécutif à la guerre en Iran semble pour l’heure incapable d’enrayer.
Un rebond industriel nourri par le réarmement
Ce rebond s’explique d’abord par la hausse des budgets de défense partout sur le continent, visant à prendre le relais des Etats-Unis, dont Donald Trump a réduit le soutien à l'Ukraine, et à contenir la menace russe. Les dépenses de défense devraient ainsi constituer 2,6% du PIB européen en 2026, contre 1,9% en 2024. Selon le directeur exécutif de l'Agence européenne de défense (AED), André Denk, les dépenses cumulées devraient atteindre 547 milliards d'euros en 2029 si les tendances actuelles se maintiennent, contre 218 milliards en 2021. Une hausse des dépenses qui profite aux industries de défense et d’aéronautique du Vieux continent. En 2022, l'UE produisait entre 300 000 et 400 000 obus par an. Selon le commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius, elle en produit désormais plus de 2 millions chaque année.
Certes, une large part de ces dépenses sont encore fléchées vers les Etats-Unis, mais c’est en train de changer. Sur environ 83 milliards d'euros de contrats prévus en Allemagne entre septembre 2025 et décembre 2026, seuls 8% environ vont à des systèmes américains, notamment les missiles Patriot. Le reste est principalement destiné à l'industrie européenne. L’Europe a par ailleurs développé des outils, comme l'instrument de prêts SAFE, doté de 150 milliards d'euros, qui impose une préférence européenne.
Les investissements dans l’IA bénéficient aussi à l’industrie européenne
Mais l’industrie de défense n’est pas le seul moteur du rebond industriel. Celui-ci est également dû aux investissements massifs dans les infrastructures de l’IA. L’industrie européenne produit en effet les machines spécialisées, les systèmes électriques, les équipements et les lasers nécessaires à la fabrication de semi-conducteurs et à la construction des centres de données géants qui font tourner l’IA.
Enfin, de manière plus surprenante, l’Europe profite aussi de la désorganisation du commerce mondial provoquée par la guerre en Iran : selon une récente enquête du Wall Street Journal, certains producteurs allemands ont ainsi tiré profit des perturbations de l'approvisionnement en matières premières en provenance du Golfe destinées aux entreprises chimiques asiatiques, avec lesquels elles se trouvent en concurrence directe.
L’industrie européenne n’est pas totalement tirée d’affaire pour autant. La hausse des prix de l’énergie pourrait finir par l’affecter, de même que la concurrence chinoise, qui pose de gros problèmes à l’industrie allemande, notamment sur le véhicule électrique. La remontée des taux d’intérêt, en handicapant l’investissement, constitue également un frein pour un secteur qui fait face à des coûts fixes élevés et a besoin d’emprunter pour financer l'acquisition de coûteuses machines. Mais la dynamique actuelle, dans un contexte géopolitique défavorable, est incontestablement positive.