L'Europe peut-elle proposer rapidement une alternative solide à Visa et MasterCard ?
En matière de souveraineté européenne, on évoque très souvent la dépendance du Vieux continent aux géants de l’Internet et du cloud américain, ainsi que les dommages que cette dépendance pourrait causer si la Maison Blanche décidait de nous couper le robinet numérique.
Un sujet moins souvent évoqué est celui de notre dépendance, toute aussi forte, aux systèmes de paiement d’outre-Atlantique. Visa et MasterCard captent en effet environ 60% des transactions par carte dans la zone euro. Au Royaume-Uni, cette proportion monte même à 95% ! En cas de conflit, par exemple à travers un retour des visées expansionnistes de Trump sur le Danemark, Washington pourrait donc semer le chaos en faisant disjoncter la majorité des systèmes de paiement européens, mettant une large part de notre économie à l’arrêt.
Une prise de conscience croissante chez les décideurs
Martina Weimert, directrice générale de l’European Payments Initiative (EPI), un consortium de 16 banques et entreprises de services financiers européennes, a récemment tiré la sonnette d’alarme. "Nous sommes très dépendants des solutions de paiement internationales", a-t-elle déclaré, déplorant que l’Europe dispose de belles solutions de systèmes de paiement domestiques, mais rien de transfrontalier. "Nous avons besoin d’agir d’urgence", a-t-elle ajouté.
Un constat que commencent à partager nombre de décideurs et professionnels de l’industrie. "Que vous utilisiez une carte ou un téléphone, cela passe typiquement par Visa, MasterCard, PayPal, Alipay... D’où viennent-ils ? Des États-Unis ou de Chine. Toute notre infrastructure de paiement repose sur des solutions non-européennes", déclarait déjà Christine Lagarde, présidente de la BCE, sur une radio irlandaise en avril 2025.
"La véritable question pour l’Europe n’est pas de savoir si elle peut construire une alternative à Visa/MasterCard — c’est de savoir à quelle vitesse elle peut la rendre commercialement viable pour les commerçants et les consommateurs avant que la géopolitique ne nous force la main", commente pour sa part Brian Weakliam, fondateur de Bankhawk, une fintech britannique.
Wero contre-attaque
Dresser un constat, c’est bien. Agir, c’est mieux. Heureusement, sur ce plan-là, les choses commencent également à s’activer sur le Vieux continent. Le 2 février dernier, l’EPI et l’Alliance EuroPA, un service de paiement d'Europe du Sud, ont signé un accord avec plusieurs opérateurs de paiement nationaux, dont Bancomat (Italie), Bizum (Espagne), MB Way (Portugal) et Vipps MobilePay (pays nordiques), comptant ensemble environ 130 millions d’utilisateurs répartis dans 13 pays européens différents.
L’objectif : créer un réseau de paiement unifié paneuropéen, indépendant de Visa et MasterCard, en s’appuyant sur la solution Wero, lancée en juillet 2024 par l’EPI. Bâti sur la norme SEPA, Wero permet aux utilisateurs d’envoyer de l’argent de manière simple, rapide et intuitive, en utilisant simplement un numéro de téléphone, sans IBAN ni carte bancaire. Le dispositif compte environ 47 millions d’utilisateurs enregistrés en Belgique, en France et en Allemagne, et a traité plus de 7,5 milliards d’euros de transferts depuis sa création. Les paiements de détail ont été lancés en Allemagne fin 2025, la France et la Belgique doivent suivre cette année. Des chiffres encourageants, mais qui restent embryonnaires face aux plus de 2 000 milliards de dollars de paiement en valeur traités chaque année par Visa et MasterCard dans la zone euro, selon les chiffres de la BCE. L’accord devrait dans ce contexte donner un coup de pouce bienvenu.
Une solution complémentaire pourrait venir sous la forme de l’euro numérique, une monnaie digitale de banque centrale qui serait utilisable dans toute l’UE. Cette solution n’est cependant pas pour tout de suite : le Parlement doit encore voter une loi allant dans ce sens, et la Banque centrale européenne estime qu’il faudra ensuite entre deux et trois ans pour le lancement.
Pas de système européen rival avant 2030
Dans un récent entretien accordé à Atlantico, Michel Ruimy, professeur d’économie à l’ESCP, estime qu’un système européen capable de rivaliser avec Visa et MasterCard ne pourra voir le jour "avant 2027-2030". En effet, souligne l’économiste, "Visa et MasterCard ne sont pas de simples marques, ce sont des infrastructures mondiales interconnectées, soutenues par des décennies d’investissement, de recherche en cybersécurité et de partenariats bancaires. Ce sont des réseaux globaux quasi-inattaquables à court terme."
Mais selon lui, ce n’est pas la compétence technique, ni le capital financier qui fait défaut à l’Europe dans ce domaine, mais une volonté stratégique commune. L’accord signé début février constitue donc à cet égard un acte très encourageant.
Plusieurs tentatives de concevoir des systèmes de paiement européens concurrents ont certes échoué par le passé, principalement pour des questions de fragmentation entre les pays et par manque de volonté politique commune. En créant une masse de consommateurs critiques, le nouvel accord entend briser cette spirale négative grâce à un effet de réseau suffisant pour convaincre les commerçants d’adopter la solution comme alternative à Visa et MasterCard. De son succès pourrait bien (en partie) dépendre l’avenir de la souveraineté économique européenne.