Fabian Hedin (Lovable) "L'objectif de Lovable est de devenir le cofondateur de votre start-up"
Référence du no code, Lovable revendique 50 millions de projets créés. Son cofondateur et CTO Fabian Hedin, détaille au JDN sa stratégie pour transformer la plateforme en agent proactif, capable d'accompagner ses utilisateurs au-delà de la génération de code.
JDN. Lovable fait face à une concurrence intense, à la fois des outils de Vibe Coding comme Replit ou Cursor, mais aussi des grands laboratoires d'IA comme Anthropic avec Claude Design. Comment vous différenciez-vous ?
Fabian Hedin. D’abord, en construisant un excellent produit, car c’est en fin de compte ce sur quoi les utilisateurs fondent leur choix. Lovable est devenue la plateforme qui définit cette catégorie, non pas en étant les premiers à nous être lancés sur ce marché, mais en étant celle que les utilisateurs préfèrent. 80% de nos utilisateurs viennent sur notre plateforme dans l’objectif de créer une application pour développer un business et générer des revenus. Nous ne nous contentons pas de produire du code qu’il faudrait ensuite déployer ailleurs. Nous gérons l'intégralité du processus, de la création au déploiement, en intégrant les briques dont vous avez besoin, comme l'infrastructure et la base de données avec Lovable Cloud, ou encore l'encaissement des paiements avec Lovable Payments. L’objectif est de faciliter l’ensemble du process, depuis votre idée à sa concrétisation jusqu’à son lancement et ainsi permettre la réussite de bout en bout des projets créés par nos utilisateurs.
Lovable revendique 50 millions de projets et un million de nouveaux projets créés chaque semaine. Qui sont vos utilisateurs aujourd'hui ?
Les usages sont très variés. Nous avons aussi bien des particuliers, des freelances, des petites structures que plus de la moitié des entreprises du Fortune 500 parmi nos clients. Avec la puissance de ces modèles de fondation, il est désormais possible de développer un produit pouvant servir différents segments et verticales. Nos utilisateurs n’ont donc pas à choisir un seul cas d’usage lorsqu’il utilise notre outil. Dans l’ancien monde, vous auriez probablement utilisé vingt outils SaaS différents pour résoudre un problème, contre un seul aujourd’hui. Les projets construits avec Lovable cumulent 720 millions de visites mensuelles, soit 27 fois plus de trafic que le site de Lovable lui-même.
Votre objectif est-il de remplacer tous les abonnements aux plateformes Saas par un abonnement à Lovable ?
Construire ses propres outils internes est un cas d’usage majeur de Lovable, que vous soyez une startup ou l’une des plus grandes entreprises au monde. Deux applications développées sur Lovable peuvent ainsi très facilement se connecter entre elles puisque notre agent dispose du contexte pour chacune. L’intégration avec des outils tiers devient également plus simple. En clair, si votre objectif est de créer un outil interne pour votre entreprise, vous devriez être capable de le construire vous-même, et c’est la tendance que nous observons. Cela donne aux utilisateurs davantage de contrôle et permet d’ajouter plus de contexte au sein de ces outils.
Du coup, est-ce la fin du SaaS tel qu’on le connaît ?
Beaucoup de fournisseurs SaaS traditionnels vont rester pertinents, mais ils doivent repenser leur offre. Leurs utilisateurs ont-ils envie de gérer vingt tableaux de bord dans vingt interfaces différentes ? Probablement pas. En revanche, ces acteurs disposent d'énormément de connaissances agrégées sur leurs clients au sein de leur verticale. Transformer ces apprentissages en outils auxquels des agents comme Lovable peuvent se connecter, c'est la direction que prend le développement logiciel aujourd'hui.
Beaucoup prédisent la fin des interfaces à l'ère de l'IA agentique. Faut-il désormais concevoir des produits software en pensant d'abord à la façon dont un agent y accédera ?
Exactement. Il faut construire des outils auxquels les agents IA peuvent se connecter. Les utilisateurs vont de plus en plus passer par des produits comme Lovable, un point d'entrée unique où un agent répond à toutes leurs demandes. Certaines entreprises qui construisent du SaaS depuis des années sont très douées pour fournir ces services mais elles doivent simplement faire évoluer la façon dont elles les rendent accessibles.
Sommes-nous encore loin de voir des profils non-techniques pouvoir développer une application aussi sophistiquée qu’Airbnb ou Uber avec Lovable?
Si vous allez sur Lovable, et demandez à créer un clone d’Airbnb ou une plateforme du même genre, je suis certain que vous obtiendrez déjà un très bon résultat, surtout après quelques itérations. Mais je veux souligner ici que développer une grande entreprise comme celles mentionnées demande bien plus que du développement logiciel. Cela dit, bâtir une entreprise comme celles que vous citez demande bien plus que du développement logiciel. Nous avons un nombre considérable d'utilisateurs non techniques qui ont lancé une activité et génèrent des revenus grâce à ce qu'ils ont créé sur la plateforme. Je peux citer Sabrine, une utilisatrice brésilienne, qui a créé la plateforme Plinq permettant aux femmes de vérifier les antécédents de la personne avec qui elles ont rendez-vous. Ou la startup suédoise Klar, qui a développé sur Lovable un agent d'apprentissage alimenté par l'IA qui a atteint 130 000 dollars de revenu récurrent annuel dès son premier mois.
Quelle part de la qualité produite par Lovable vient réellement des modèles sous-jacents, et quelle part vient du harness, autrement dit de votre couche d'orchestration, des prompts, ou encore des appels d'outils ?
Il est très difficile d'arriver au résultat produit par Lovable en utilisant simplement un modèle brut. Cela illustre la valeur que nous ajoutons par-dessus ces modèles de fondation. Nous travaillons avec tous les laboratoires d'IA et nous évaluons les modèles en permanence pour garantir que, quelle que soit votre demande, le meilleur d'entre eux soit utilisé en coulisses. Chaque prompt envoyé à Lovable n'est pas un simple appel à un modèle, mais une orchestration plus large où une multitude de petits modèles parcourent la base de code, identifient ce qui est pertinent et injectent ce contexte dans un modèle plus important qui écrit ensuite le code. Selon la tâche, nous utilisons des modèles différents, ce qui exige d'excellentes capacités d'évaluation dans un environnement qui change en permanence. C'est aussi pour cela que nous avons choisi de ne pas exposer ces informations à nos utilisateurs. Ils n'ont pas à s'en soucier, nous prenons la meilleure décision possible pour eux.
La dépendance aux modèles développées par d’autres entreprises est-elle un risque ? En tant que CTO, envisagez-vous d’entraîner vos propres modèles à terme afin de gagner en indépendance ?
Bien sûr, une entreprise doit toujours examiner les risques qui pèsent sur son activité, et l'indépendance vis-à-vis des modèles en est clairement un pour les acteurs du logiciel. La plupart des entreprises y réfléchissent, et nous aussi. Je ne peux pas détailler ce que nous faisons dans ce domaine, mais nous disposons de beaucoup de données de grande qualité et nous sommes bien positionnés pour améliorer l'expérience de nos utilisateurs à tous les niveaux, de la couche d'orchestration jusqu'à celle du modèle.
Vous avez annoncé en juin dernier un partenariat pluriannuel avec Google multipliant par cinq votre usage de leur infrastructure. Quelle partie compte le plus : l’accès à Google Cloud ou aux modèles Gemini ?
C’est un partenariat important. Nous produisons beaucoup de software et nous devons donc garantir la puissance de calcul nécessaire pour servir nos utilisateurs. Sur les modèles, comme je le disais, nous travaillons avec pratiquement tous les fournisseurs et notre promesse est de toujours donner accès au meilleur modèle, ce qui varie selon les usages. Mais nous avons clairement de bons cas d’usage pour la famille Gemini également.
Comptez-vous simplifier le déploiement d’applications mobiles natives, notamment dans l’App Store ?
Nous aimerions vraiment rendre cela plus fluide, mais au final c'est Apple qui décide en grande partie de la facilité du processus. Le web a été un excellent terrain pour nous, et il reste énormément à faire avec les applications web responsives. Cette ouverture du web est d'ailleurs l'une des raisons de notre croissance, puisqu'elle permet de publier un projet et de le partager avec n'importe qui. Cela dit, nous explorons la possibilité de créer des versions natives complètes, et nous aimerions simplifier la publication sur les stores à l'avenir.
Vous avez lancé General Tasks en mars, permettant de générer des pitch decks, des vidéos marketing ou des rapports. L'objectif est-il de faire de Lovable une plateforme de productivité généraliste, au-delà de la création d'applications ?
Nous avons réussi quelque chose de fort dans le domaine de la création de sites et d’applications web et nous ne voulons surtout pas perdre cela. Il s’agit ici de notre porte d’entrée vers un marché plus large et nous devons continuer à investir dans ce domaine. Cela dit, lorsque l’on observe comment les gens utilisent notre outil, nous constatons qu’ils veulent en faire davantage. Après avoir créé une app, la suite logique est d’avoir besoin de présenter ce produit à son public, donc de créer un pitch deck, ou bien de comprendre le comportement de ses utilisateurs, donc d’analyser des données, etc. Notre objectif est de faire de Lovable le cofondateur de votre start-up, pas un simple agent développeur.
Le succès d'outils comme OpenClaw ou Hermes montre l'appétit pour des agents capables d'exécuter des tâches de façon toujours plus autonome. Quelles sont vos initiatives dans ce domaine ?
Effectivement, être capable de faire davantage de choses avec un agent semble être une évolution naturelle pour notre plateforme, et c’est d’ailleurs le sens de General Tasks. La tendance, et ce sur quoi nous travaillons, c’est de rendre Lovable plus proactif. En combinant la capacité de l’agent d’écrire du code avec des intégrations vers vos outils actuels, nous évoluons vers une plateforme offrant plus de productivité, et c’est la partie sur laquelle nous voulons pousser encore davantage. Aujourd’hui, vous demandez à Lovable de faire des choses pour vous. La prochaine étape naturelle, sera que Lovable puisse recommander directement certaines actions en vous disant, "j’ai préparé un premier brouillon, qu’en pensez-vous ?". Peut-être même qu’il testera certaines de ces idées auprès de vos utilisateurs à votre place.
D'après Sifted, Lovable serait en discussion pour lever 300 millions de dollars à une valorisation de 13,2 milliards. Votre cofondateur s'est par ailleurs dit intéressé par des acquisitions. Quelle est la suite pour Lovable ?
Concernant la levée de fonds, nous n’avons rien à annoncer. En mai dernier, nous revendiquions 500 millions de dollars de revenu récurrent annuel. Lovable a 250 collaborateurs et devrait en compter 400 d’ici la fin de l’année. Sur les acquisitions, nous comptons en effet beaucoup d’anciens fondateurs de start-up dans nos rangs et nous aimons travailler avec des gens qui ont beaucoup d’ambition et d’autonomie. Il se trouve que beaucoup de ces profils dirigent aujourd’hui leur propre société. Racheter des entreprises est donc un excellent moyen pour attirer ces personnes avec qui nous adorerions travailler. Sur l'avenir, notre objectif a toujours été de libérer la créativité humaine et de démocratiser l'accès au développement logiciel. Créer des sites et des applications doit devenir encore plus simple, pour permettre à chacun de lancer des projets toujours plus ambitieux. Et nous voulons ensuite vous aider à les faire grandir.
Fabian Hedin est le cofondateur et CTO de Lovable, une plateforme de création logicielle qui permet à chacun de transformer ses idées en applications. Avant Lovable, il a été fondateur et CEO de Tentium, puis fondateur et CTO de Tenfast. Il a également occupé les postes de responsable frontend chez Depict.ai et d'ingénieur fullstack chez CurbFood, Il vit à Stockholm, en Suède, où se trouve le siège de Lovable.