Redéfinir la valeur de la sécurité physique pour en retenir les talents
La sécurité physique, sous-financée face au cyber, fragilise la résilience des entreprises. Turnover, burn-out et perte de compétences imposent de la reconsidérer comme un levier stratégique.
Dans la plupart des organisations, la cybersécurité et la sécurité physique sont les deux faces d'une même médaille. Pourtant, elles restent financées de manière très différente. Bien sûr, la montée en puissance des usages numériques et l’exposition accrue aux menaces cyber expliquent largement l’augmentation des budgets consacrés à la cybersécurité. Mais, dans le même temps, l’évolution du contexte sécuritaire complexifie tout autant les risques physiques, sans que les ressources allouées ne suivent.
Ce décalage entre responsabilités et ressources a un coût. Les équipes de sécurité physique en sous-effectif et en surcharge chronique sont plus exposées au burn-out, au turnover et à un déficit de compétences : autant de facteurs qui affaiblissent la résilience globale de l’entreprise. À l’heure où les menaces se complexifient, se polarisent, et affectent autant le domaine physique que numérique, il n’est plus question de considérer la sécurité physique comme un simple centre de coût.
Un déséquilibre budgétaire
La Poste, SFR, les ministères… Les cyberattaques sont, à juste titre, massivement médiatisées et déclenchent des réactions rapides, notamment des augmentations des investissements en cybersécurité. Le risque cyber est désormais reconnu comme un enjeu majeur de continuité opérationnelle, ayant des conséquences directes sur les revenus, la conformité et la réputation.
La sécurité physique, elle, reste souvent perçue comme une nécessité logistique plutôt que comme un actif stratégique. Récemment, le cambriolage spectaculaire du Louvre a pourtant prouvé le contraire. Néanmoins, pour parvenir à réellement démontrer la valeur de la sécurité physique, les équipes doivent aller encore plus loin, en reliant leurs activités aux résultats, puis ces résultats à la valeur concrète pour l’entreprise. Les CSO ne doivent pas se contenter d'énumérer le nombre d’incidents évités, ils doivent également traduire leurs réussites en impact opérationnel quantifiable, en explicitant les frais juridiques évités, les réductions d’interruptions d’activité, l’amélioration de la rétention des salariés.
Le turnover dans la sécurité physique
Le sous-financement n’est pas qu’un frein au progrès : il accélère aussi la démission des professionnels Les équipes de sécurité physique endurent souvent des horaires à rallonge, tout en disposant de perspectives d’évolution limitées et d’un manque de reconnaissance. À terme, cela conduit à l’épuisement, au désengagement et à l’attrition.
La sécurité repose largement sur l’expérience, les relations et la compréhension fine des environnements. Lorsque des profils expérimentés quittent l’organisation, ils emportent un capital de connaissances difficilement remplaçable. Les équipes se retrouvent fragilisées, avec des pratiques hétérogènes et une moindre connexion aux réalités opérationnelles, tandis que la montée en compétences des nouvelles recrues exige du temps et des investissements importants. Ce turnover crée un cercle vicieux : à mesure que les profils expérimentés partent, la charge de travail des équipes restantes augmente, accroissant à son tour le risque de burn-out et de départs supplémentaires.
Pour rompre cette dynamique, les organisations doivent prioriser la fidélisation et le recrutement. Concrètement, il peut s’agir de mettre en place des parcours de carrière internes qui répondent à la fois aux besoins des équipes et aux aspirations des collaborateurs. Par exemple, en structurant des parcours de carrière progressifs combinant expérience opérationnelle, montée en compétences managériales et certifications reconnues par le secteur. En offrant des perspectives d’évolution claires, les dirigeants démontrent leur implication concernant l’avenir de leurs équipes, ce qui renforce l’engagement et limite les départs.
Combler l’écart : stratégies de fidélisation et de pérennité
Pour répondre à la crise du financement et de la rétention des effectifs dans la sécurité physique, les organisations doivent commencer par repenser la fonction elle-même. Plutôt que de considérer la sécurité comme un poste de dépense, les dirigeants doivent être en mesure d’en articuler la valeur stratégique et de relier les opérations de sécurité à des résultats commerciaux quantifiables : continuité des activités, des recettes, réputation de leur marque et bien-être des collaborateurs. Concrètement, plusieurs leviers permettent de faire évoluer cette perception.
D’abord, traduire les actions de sécurité en valeur économique lisible. Plutôt que d’indiquer qu’une équipe a géré plusieurs centaines d’incidents sur un trimestre, les responsables de la sécurité physique devraient mettre l’accent sur des cas spécifiques, en insistant sur leur impact potentiel. Par exemple, la prévention d’une intrusion ou d’un incident grave sur un site commercial ou logistique, ayant permis d’éviter une fermeture administrative, une interruption d’activité prolongée, des risques juridiques et une perte de chiffre d’affaires significative. Ce type de narration, centrée sur les coûts évités et la continuité des opérations, parle directement aux comités exécutifs et aux conseils d’administration.
Ensuite, investir dans des parcours de carrière visibles et dans le développement des compétences. En France, où les métiers de la sécurité souffrent déjà de tensions de recrutement structurelles, l’absence de perspectives claires accélère les départs. Structurer des parcours d’évolution, combinant expérience opérationnelle, montée en compétences managériales, certifications reconnues et formations croisées entre sécurité physique et cyber, est un levier puissant de fidélisation. Au-delà de l’engagement des équipes, cet investissement renforce la capacité de l’organisation à faire face à des menaces de plus en plus hybrides et évolutives.
Enfin, favoriser la convergence entre sécurité physique et cybersécurité, y compris sur le plan budgétaire. De nombreuses organisations françaises commencent à reconnaître que les frontières entre risques physiques et numériques sont devenues poreuses. Récemment, une cyberattaque sur le ministère de l’Intérieur a exploité des identifiants compromis pour accéder à des systèmes sensibles, soulignant que des failles dans la gestion des accès physiques peuvent ouvrir la voie à des cyberattaques critiques. Dans ce contexte, explorer des modèles de financement conjoints entre CSO et CISO permet non seulement de mutualiser les ressources, mais aussi de porter une vision d’ensemble sur les risques. Il est désormais indispensable d’adopter une approche transversale pour protéger efficacement les actifs, les personnes et la réputation d’une entreprise.
La fidélisation comme levier de réduction des risques
Si les écarts de financement et les défis de rétention ne sont pas traités, les organisations continueront de perdre leurs meilleurs talents, et avec eux, les connaissances institutionnelles et la résilience nécessaires pour faire face à des menaces en constante évolution.
Il est temps d’élever la sécurité physique du rang de fonction réactive à celui de levier stratégique de performance et de résilience. Lorsque les conseils d’administration et les dirigeants reconnaissent pleinement la sécurité comme un investissement, ils en libèrent tout le potentiel. Investir dans les talents, aligner la sécurité sur les priorités business et décloisonner les approches physique et cyber permet de bâtir des dispositifs intégrés, crédibles et pérennes.