Survie du numérique : la sobriété, une stratégie économique et non une contrainte
Nous ne pouvons plus opposer économie et responsabilité, performance et sobriété, croissance et résilience. Le véritable enjeu est de créer de la valeur dans des limites acceptables du monde.
Survie du numérique : la sobriété, une stratégie économique et non une contrainte
La sobriété numérique n’est pas une punition. C’est une stratégie économique.
Par Thierry Bardy, Président d’IMS Networks
Une fois de plus, nous ne pouvons plus dire : "nous ne savions pas". Après l’été 2022, j’appelais déjà à oser aller plus loin en matière de RSE. Je défendais une conviction simple : la responsabilité de l’entreprise ne pouvait plus se résumer à des engagements périphériques et à une communication qui frôle bien souvent le greenwashing. Elle devait interroger notre manière même de créer de la valeur et de préserver les conditions de sa propre durabilité. Quatre ans plus tard, après des étés qui pulvérisent tous les records, cette conviction n’est plus une intuition. C’est une urgence vitale.
Canicules à répétition. Ressources énergétiques sous tension. Chaînes d’approvisionnement fragilisées. Infrastructures conçues pour un climat qui n’existe plus. Et, en parallèle, l’intelligence artificielle qui fait exploser nos besoins de calcul, de puissance et d’énergie. Nous voulons toujours plus de numérique dans un monde où l’accès aux ressources pour le faire fonctionner devient l’arbitrage décisif. Cette contradiction impose une réponse claire : changer de logiciel. Vraiment.
Le cloud n’existe pas.
Le numérique n’est pas un flux invisible. Le Cloud n’est pas dans un nuage immatériel. Il est dans des bâtiments, sur des territoires, avec des serveurs, des réseaux, des systèmes de refroidissement, des batteries, des infrastructures électriques et des femmes et des hommes pour les exploiter. Le numérique est une infrastructure physique, lourde, critique, vitale à notre économie et à notre société. Donc soumise aux limites physiques et environnementales planétaires.
Dès lors, la question environnementale n’est plus un supplément d’âme. Elle devient une question centrale, directement économique. Qui croit encore que l’on peut dissocier la croissance numérique des contraintes physiques se raconte une histoire.
La performance ne peut plus être une fuite en avant.
Pendant des décennies, la performance numérique a rimé avec puissance : plus de calcul, plus de stockage, plus de débit, plus de serveurs. Ce modèle a produit des progrès réels. Il a aussi entraîné une dépendance énergétique, une fragilité industrielle et une perte de souveraineté pour l’Europe. Avec l’IA, cette impasse devient mortifère.
Continuer à raisonner uniquement en termes de puissance disponible, alors que les ressources se tendent, c’est préparer la panne. Le modèle américain du gigantisme et de la surpuissance ne doit pas être notre horizon : il est voué à l’échec. Et nous devons refuser de mettre nos énergies décarbonées au service des Américains.
La vraie question n’est plus : "combien de puissance pouvons-nous déployer ?"
Mais : "quelle valeur économique et quel service pouvons-nous créer avec le moins de ressources possible ?". Faire mieux avec moins. Non pas renoncer au numérique, mais redéfinir la performance et assurer la résilience.
La sobriété numérique n’est pas une punition. C’est une stratégie.
Une infrastructure qui consomme moins d’énergie coûte moins cher à exploiter. Une infrastructure qui dépend de moins de machines nécessite moins de ressources critiques. Une infrastructure qui produit une partie de son énergie subit moins les fluctuations des prix. Une infrastructure mieux refroidie est plus économique et plus résiliente face au climat. L’objectif n’est pas de faire moins de numérique. L’objectif est de faire mieux et plus utile, plus sobre, plus robuste, plus souverain avec moins de ressources. Le numérique ne survivra pas comme un rêve immatériel. Il survivra comme une infrastructure responsable, efficiente, souveraine. Il est temps de penser sa survie dans un monde qui va être de plus en plus sous contrainte.
Le dérèglement climatique et la recherche de la souveraineté nous font rentrer de plain-pied dans un nouveau monde
Pour le monde économique, la prospérité et la survie de nos activités dans un monde où il fera 50° a désormais un nom : résilience.
Pendant longtemps, la continuité d’activité des systèmes d’information se résumait à la panne informatique, à la cyberattaque, à la coupure électrique ou à la défaillance matérielle. Ces risques n’ont pas disparu loin de là. Ils restent au cœur du métier de gestionnaire d’infrastructures numériques et de datacenter. Mais un nouvel environnement de risque s’installe : températures extrêmes, tensions sur les réseaux, disponibilité de l’eau, perturbations des approvisionnements. La résilience numérique ne peut donc plus être pensée indépendamment de la ressource physique qui lui est indispensable. Un système informatique peut être parfaitement redondé et sécurisé sur le plan technique. Il reste profondément vulnérable dans un climat qui se dérègle et qui produit des phénomènes extrêmes : très forte chaleur, inondation, tempête.
Cela change la manière de concevoir nos infrastructures pour que cesse d’être regardée l’adaptation comme un coût annexe. Elle devient une composante de la performance et de la résilience. Nous sommes préoccupés par la maîtrise de nos données, de nos technologies et de nos dépendances à des acteurs non européens. Cette dimension reste essentielle. Mais elle ne suffit pas. Dans un climat déréglé, une question supplémentaire se pose : serons-nous capables de maintenir nos infrastructures numériques lorsque les conditions environnementales deviendront plus difficiles ?
Un datacenter implanté sur un territoire, maîtrisé et opéré localement, n’est pas seulement un lieu où sont hébergées des données. Il peut devenir une brique de résilience et de souveraineté pour l’économie locale et s’inscrire dans une chaine nationale pour les entreprises et les administrations qui en dépendent. La souveraineté n’est plus seulement une question de contrôle. Elle devient aussi une question de capacité à durer. Pour la plupart des acteurs, investir avant la crise reste cependant une difficulté majeure, car cela représente le coût de la transformation et de l’adaptation alors que le bénéfice se mesurera souvent dans les années à venir. Mais l’inaction et la non-adaptation coûtera bien plus cher. Ne pas investir aujourd’hui, c’est accepter demain le coût d’une interruption d’activité, d’une infrastructure devenue inadaptée, d’une énergie plus chère ou d’une dépendance devenue critique.
Le temps du changement de notre vision de la performance.
Aujourd’hui, une partie de la réponse est là. Nous ne pouvons plus opposer économie et responsabilité, performance et sobriété, croissance et résilience comme s’il s’agissait de choix binaires. Le véritable enjeu est de construire des entreprises capables de créer de la valeur dans des limites acceptables du monde dans lequel elles évoluent. Pour le numérique, cela signifie mesurer la performance autrement : pas seulement par la puissance déployée, mais par l’efficacité avec laquelle cette puissance est utilisée ; pas seulement par la disponibilité d’un service, mais par sa capacité à résister aux chocs ; pas seulement par l’accès à la technologie, mais par la maîtrise de nos dépendances.