La fraude aux retours, le prix caché de la confiance

Les Digital Doers

La fraude aux retours révèle les limites d'un e-commerce arrivé à maturité. Entre abus ordinaires, seconde main et pilotage par la data, la confiance ne peut plus être seulement présumée.

La fraude aux retours est longtemps restée un sujet secondaire du commerce en ligne. Non parce qu’elle était inexistante, mais parce qu’elle pouvait être absorbée. Tant que la croissance compensait les irritants, le retour demeurait un coût acceptable, intégré à la promesse faite au consommateur. Il participait même à la légitimation du e-commerce, en réduisant le risque perçu et en facilitant l’adoption du canal.

Cette lecture n’est plus tenable.

Aujourd’hui, la fraude aux retours s’impose comme l’un des angles morts les plus coûteux du modèle. Non sous la forme de dérives spectaculaires, mais par accumulation de situations ordinaires, difficiles à qualifier individuellement, mais lourdes de conséquences à l’échelle du marché. Produits remboursés sans être renvoyés, articles retournés dans des états discutables, déclarations de non-réception impossibles à arbitrer avec certitude. Autant de pratiques qui fragilisent durablement l’équation économique des enseignes.

Ce phénomène ne peut être réduit à une question de comportements individuels. Il est indissociable de la transformation du commerce en ligne lui-même.

Quand le retour devient un usage

Le retour a longtemps été conçu comme un mécanisme correctif. Il intervenait après l’achat pour réparer une inadéquation entre la promesse et la réalité. Dans ce cadre, il constituait un filet de sécurité, destiné à prolonger la confiance au-delà de l’acte d’achat.

À mesure que le e-commerce s’est massifié, cette fonction a profondément évolué. Le retour a cessé d’être un événement exceptionnel pour devenir un usage intégré. La possibilité de renvoyer facilement un produit s’est installée comme un paramètre implicite de la décision d’achat. Acheter en ligne n’impliquait plus un engagement ferme, mais une forme d’essai différé, rendu possible par des politiques de retour généreuses et largement standardisées.

Ce basculement ne résulte pas d’un choix isolé, mais d’une accumulation de décisions rationnelles. Pour lever les freins à l’achat, il fallait réduire le risque perçu. Pour réduire ce risque, il fallait simplifier le retour. Pour simplifier le retour, il fallait automatiser les processus et accélérer les remboursements. Chaque décision prise séparément apparaissait cohérente. Leur combinaison a transformé la nature même du retour.

Dans certains secteurs, notamment la mode, cette évolution est devenue structurelle. Le produit n’est plus seulement acheté pour être conservé, mais pour être évalué, comparé, parfois utilisé avant d’être renvoyé. Tant que la croissance absorbait ces coûts, le retour demeurait un investissement commercial. Lorsque la dynamique ralentit et que les marges se contractent, il devient un point de tension.

La fraude comme économie grise du post-achat

La fraude aux retours ne s’impose pas comme une rupture brutale du contrat commercial. Elle s’installe par glissement, à l’intérieur de pratiques devenues banales. Elle ne relève pas toujours d’une intention frauduleuse explicite, mais d’une rationalisation progressive des usages.

Dans un environnement où le remboursement est rapide, parfois déclenché avant la réception du produit, et où les contrôles sont différés ou partiels, le système envoie un signal implicite. Le retour devient un espace où le risque perçu est faible. Le consommateur n’a pas le sentiment de transgresser, mais d’activer une option prévue par le dispositif.

L’automatisation des parcours post-achat accentue ce phénomène. La décision de remboursement se détache du produit physique, de son état réel, de sa trajectoire logistique. Cette distance crée un angle mort dans lequel s’insèrent des abus diffus, difficiles à qualifier, mais coûteux lorsqu’ils sont observés à grande échelle.

L’essor de la seconde main contribue également à ce brouillage. La possibilité de revendre rapidement un produit modifie la temporalité du post-achat. Le produit ne suit plus une trajectoire linéaire entre l’enseigne et le consommateur. Il circule. Il change de statut. Dans certains cas, le retour et la revente se superposent dans des temporalités courtes, brouillant la frontière entre usage légitime et optimisation opportuniste.

Cette économie grise prospère non parce que les règles seraient absentes, mais parce qu’elles ont été conçues pour un environnement différent, fondé sur une présomption de bonne foi généralisée, adaptée à une phase de conquête. À mesure que le commerce atteint sa maturité, cette hypothèse devient plus fragile.

Gouverner la confiance plutôt que la supposer

Face à la montée de la fraude aux retours, les enseignes n’ont pas opéré de virage brutal. Les réponses se sont construites par ajustements successifs, souvent discrets, mais révélateurs d’un changement de régime.

La fin progressive du retour gratuit universel constitue un premier signal. Sans remise en cause affichée de la promesse client, certaines enseignes introduisent des conditions, des exceptions ou des frais variables selon les catégories de produits ou les profils. Cette différenciation marque le passage d’un principe uniforme à une logique plus sélective.

Ce mouvement s’accompagne d’un recours croissant à la lecture comportementale et à la data. Les demandes de retour ne sont plus examinées isolément, mais inscrites dans une trajectoire plus large, qui prend en compte la fréquence, la cohérence et l’historique des usages. La confiance ne disparaît pas, mais elle cesse d’être présumée de manière indifférenciée. Elle devient graduée, pilotée, gouvernée.

Cette évolution est délicate. Trop de rigidité risquerait de dégrader l’expérience client. Trop de permissivité reviendrait à accepter une érosion continue des marges. Entre ces deux pôles, le commerce en ligne se trouve contraint d’inventer de nouveaux équilibres.

À travers la fraude aux retours, c’est donc une question plus large qui se dessine. Celle de la capacité du commerce à ajuster ses règles à ses propres transformations. À accepter que certaines promesses fondatrices doivent être réinterrogées, non pour être reniées, mais pour rester soutenables dans la durée. Une question qui dépasse largement le seul sujet du retour, et qui touche au cœur de la maturité du e-commerce.