Démarque inconnue : la prévention des pertes change d'échelle grâce à la donnée

Sensormatic Solutions

Vols, erreurs d'encaissement, anomalies logistiques : la démarque inconnue révèle un défaut de pilotage des flux en magasin. Tant que les données restent en silos, les enseignes pilotent leurs pertes.

Plus de 65 000 vols à l’étalage ont été enregistrés en 2025, en hausse de 9 % selon le ministère de l’Intérieur. Le chiffre circule, il nourrit les débats sur la sécurité des points de vente et alimente une réponse immédiate : plus de surveillance, plus de contrôle.

La réalité est pourtant plus profonde. Le vol visible n’est en effet que la partie émergée d’un phénomène structurel : la démarque inconnue. En France, elle représente entre 1 et 2 %[1] du chiffre d’affaires du commerce de détail. Dans certains rayons comme les cosmétiques, les vins et spiritueux ou les accessoires, elle atteint même 5 à 7 %. À l’échelle d’un réseau national, cela représente des millions d’euros qui disparaissent sans explication consolidée. Dans un secteur où la marge nette se joue à quelques points, cette perte n’est plus marginale : elle pèse sur la rentabilité, désorganise les réassorts et fragilise la qualité d’exécution en magasin.

La hausse des vols, symptôme d’un problème plus large

Les données sectorielles indiquent que 82 %[2] des commerçants déclarent avoir subi des vols en 2024, avec une hausse perçue de 15,5 %[3] sur un an. Les catégories les plus exposées sont connues : textile de marque (39 %), cosmétiques (35 %), alcools (23 %)[4]. La pression est réelle, mais la démarque ne se résume pas au vol.

Elle naît aussi d’erreurs d’encaissement, d’anomalies de réception fournisseurs, d’écarts d’inventaire ou de produits détériorés non enregistrés. Elle traduit surtout un défaut de synchronisation entre flux physiques et flux d’information. Lorsqu'un article disparaît alors que le système l’indique toujours en stock, le réassort est retardé ou déclenché à contretemps. La rupture en rayon n’est alors plus comprise et la perte devient invisible dans les tableaux de bord. Dès lors, la démarque inconnue n’est pas seulement un manque à gagner : c’est un signal d’alerte sur la qualité des données internes.

Tant que les systèmes restent isolés, la perte se répète

Les réponses classiques (agents supplémentaires, portiques, réorganisation des rayons) conservent leur utilité en agissant sur l’événement. Elles ne suffisent pas, toutefois, à transformer cet événement en information exploitable.

Dans de nombreuses organisations, la sécurité gère l’incident, les équipes magasin ajustent l’inventaire et la finance enregistre l’écart en fin d’exercice. Parce que les systèmes de caisse, de gestion des stocks, de surveillance électronique et de logistique fonctionnent en parallèle, les données ne convergent pas. Le fait que seuls 52 %[5] des commerçants victimes portent plainte n’est d’ailleurs pas anodin : constituer un dossier solide suppose d’aligner référence produit, horodatage précis, contexte transactionnel et, parfois, séquence vidéo. Sans interopérabilité, cette corrélation devient lourde et peu productive. La prévention des pertes ne progresse donc que lorsque les systèmes cessent de fonctionner en silos.

Une évolution technologique encadrée, mais surtout intégrée

Les dispositifs de détection assistés par intelligence artificielle illustrent cette transformation. Aux caisses libre-service, leur usage est encadré depuis 2025 par les recommandations de la CNIL. L’extension de ces outils aux rayons fait actuellement l’objet d’un examen parlementaire afin d’en définir les conditions d’expérimentation.

Pour autant, ces outils ne constituent pas une réponse autonome. Ils prennent tout leur sens lorsqu’ils sont connectés à l’ensemble de l’architecture existante : surveillance électronique des articles (EAS), identification à l’unité par radiofréquence (RFID), analyse des transactions et rapprochement automatisé des réceptions. Là où une alerte isolée signale un geste, une alerte reliée aux données de stock permet d’identifier un produit précis, d’évaluer son impact financier et d’ajuster immédiatement les flux. La différence ne réside plus dans la sophistication d’un dispositif, mais dans la capacité à faire dialoguer les systèmes.

L’investissement se déplace vers l’architecture de données

Cette évolution se lit à la fois dans les taux de déploiement et dans les décisions budgétaires. 24 %[6] des distributeurs disposent désormais de solutions d’identification au niveau article dans au moins la moitié de leurs magasins, contre 16 % l’année précédente. Dans le même temps, 56 %[7] déclarent augmenter leurs investissements logiciels dédiés à la prévention des pertes.

Ce mouvement ne vise pas à empiler des technologies supplémentaires, mais répond à une exigence de cohérence. Relier les données issues des portiques de sortie, des encaissements et des flux logistiques permet d’identifier précisément les points de friction. Grâce à cette visibilité, les zones à risque deviennent mesurables et les décisions s’appuient sur des indicateurs consolidés. La prévention des pertes rejoint ainsi les fonctions déjà structurées autour de la donnée : gestion des stocks, optimisation des approvisionnements et pilotage de la performance. Elle sort du périmètre exclusif de la sûreté pour entrer dans celui de la direction opérationnelle.

Douglas : la standardisation comme levier de contrôle

Le groupe Douglas, acteur européen majeur de la distribution de produits de beauté premium, illustre concrètement ce passage à l'échelle. Confrontée à une hausse des vols sur des produits très exposés, l’enseigne a engagé un programme structuré dans plus de 300 points de vente en Allemagne, en Autriche et en Suisse.

Avant ce programme, les équipements et les pratiques variaient selon les points de vente, empêchant toute harmonisation des données de suivi. Le projet a donc consisté à déployer une infrastructure unifiée : antennes de surveillance compatibles RFID, étiquetage adapté aux contraintes des cosmétiques, intégration aux parcours de paiement et centralisation des alertes. Selon l’enseigne, cette démarche a permis de réduire jusqu’à 50 %[8] le taux de démarque sur le périmètre concerné. Cette performance repose sur la cohérence d’ensemble et sur le suivi continu des indicateurs.

La compétitivité se joue aussi dans la qualité des données internes

La distribution a massivement investi dans l’expérience client et la fluidité des parcours. La maîtrise des flux internes exige désormais la même rigueur. Lorsque 1 à 2 % du chiffre d’affaires disparaissent faute de visibilité consolidée, la prévention des pertes devient un enjeu de gouvernance. Elle engage la fiabilité du stock théorique, la précision des réassorts et, in fine, la rentabilité nette.

Chaque point de démarque récupéré libère de la capacité d’investissement et renforce la solidité financière de l'entreprise. La compétitivité d’une enseigne ne repose pas uniquement sur sa capacité à attirer des clients, mais sur sa faculté à comprendre, par la donnée, ce qui se joue réellement dans la réalité opérationnelle de ses flux physiques.


Sources : 

[1] NRF, National Retail Security Survey 2023–2024 ; NRF & Loss Prevention Research Council, Impact of Retail Theft & Violence Report, 2025

[2-3-4-5] Ras le Vol, Enquête nationale auprès des commerçants et artisans, janvier–mars 2025

[6-7] NRF, Emerging Technologies in Retail Security, 2024

[8] Sensormatic, étude de cas Douglas (région DACH), publication en ligne