Érosion des savoir-faire : le coût caché de la désindustrialisation française

F.initiatives

Depuis début 2025, 31 sociétés françaises ont été rachetées par des entreprises américaines. En 2024, on en comptait 138.

Avec ces rachats, c’est tout un patrimoine immatériel de brevets et de savoir-faire qui menace de s’en aller à l’étranger. Mais pour l’industrie qui continue de battre pavillon français, le risque de la délocalisation de la R&D n’en est pas moins fort. Cette fois, ce ne sont plus les chaînes de production qui risquent de partir, mais les cerveaux, les idées, les innovations de demain.

Quand la chaîne de valeur se délocalise, le savoir-faire disparaît avec elle

Selon des chiffres communiqués par le London Stock Exchange et cités récemment par un député à l’Assemblée Nationale, entre 2014 et début 2025, ce sont plus de 1600 entreprises qui ont été rachetées ou sont passées sous contrôle américain (1). Autant de sociétés qui risquent fort de voir leur savoir-faire immatériel fuir à l’étranger. Mais point n’est besoin de rachat par un acteur étranger pour voir sa R&D quitter le territoire. Contrairement à celle d’une usine, la délocalisation de la R&D est silencieuse. Il suffit de quelques ordinateurs, de bureaux ouverts à Lisbonne, Dublin ou Bangalore, pour que les compétences changent de continent. L’histoire pourrait se répéter - après la fuite des machines, celle des talents. Depuis 1975, avec environ 2,2 millions d’emplois salariés industriels perdus, le recul industriel a été massif (2). Répéter ce scénario avec la délocalisation de la R&D exposerait la souveraineté technologique et minerait notre capacité à inventer sur le sol européen.

Le déclin silencieux de notre intelligence productive

Côté flux, les sociétés implantées en France ont financé 4,6 milliards d’euros de travaux de R&D réalisés à l’étranger en 2021 (3). Derrière ce chiffre se cache un glissement plus profond : la R&D devient mobile, fluide, mondialisée. Dans les pôles de décision, la question n’est plus “peut-on produire ailleurs ?” mais “où développer plus vite, avec moins de contraintes ?”. L’Europe reste un grand pôle de dépenses de R&D - 2,26 % du PIB en 2023 (4) - mais la concurrence fiscale, la stabilité des dispositifs et la visibilité politique jouent désormais un rôle décisif. Une note de conjoncture du METI révèle que les investissements des ETI ont reculé de 14 % au deuxième trimestre 2025 par rapport au premier (5). Cette contraction illustre un climat d’attentisme : les dirigeants ne fuient pas le risque, ils fuient l’incertitude.

Souveraineté technologique : le risque fatal de l'externalisation grise

La perte ne se mesure pas qu’en brevets. Elle se joue dans les routines d’ingénierie, les savoir-faire tacites, la circulation des talents. En France, les grandes entreprises portent 54 % de la dépense intérieure de R&D des entreprises (DIRDE) (6). Ce sont elles qui irriguent les PME et les start-up. Quand elles déplacent un centre de recherche, c’est tout un écosystème local qui se délite. Certaines administrations ont tendance à opposer R&D et réindustrialisation, comme si la première devait mécaniquement produire la seconde. Or, les deux obéissent à des logiques différentes : l’innovation a besoin de temps, d’expérimentation et d’une fiscalité stable. On ne mesure pas l’efficacité d’une politique de recherche à court terme, pas plus qu’on ne demande à un laboratoire d’être rentable à la fin du trimestre.

Sécuriser le capital innovation par la pérennité des aides

Plutôt que de retoucher sans cesse les mesures de soutien à l’innovation, l’enjeu est de garantir leur lisibilité sur cinq à dix ans. Prenons l’exemple du dispositif jeune docteur. Cette mesure encourageait les entreprises à recruter des docteurs dans des fonctions de recherche immédiatement après leur diplôme, et ainsi éviter leur départ à l’étranger, ou vers des fonctions éloignées de la recherche. Ce dispositif a été supprimé dans la Loi de Finance 2025. C’est là où la stabilité devient stratégique : offrir un horizon clair, des règles simples, encourager la localisation des partenariats publics-privés en Europe et surtout la pérennité des dispositifs. Les entreprises continuent d’investir mais, sans visibilité, elles retardent les grands programmes. En 2023, la dépense intérieure totale de R&D (DIRD) française était estimée à environ 61,5 milliards d’euros, en baisse de 0,5 % en volume par rapport à 2022 (7). Un tassement qui révèle un phénomène d’attentisme.

Souveraineté 2.0 : faire de l'Europe le laboratoire du monde

Le Scoreboard 2024 de la Commission européenne souligne l’urgence d’un effort privé mieux coordonné, tandis que le rapport Draghi (2024) alerte sur la fragmentation des politiques et la lenteur des arbitrages (8). L’Europe a des ingénieurs et des chercheurs parmi les meilleurs au monde, mais elle manque de réactivité. Dans l’économie de la connaissance, ne pas avancer, c’est déjà reculer. Face aux États-Unis, les ordres de grandeur sont clairs : l’Inflation Reduction Act mobilise entre 369 et 391 milliards de dollars d’incitations énergie-climat (9). Ce signal politique illustre la cohérence d’une stratégie industrielle où financement, transition et souveraineté avancent ensemble.

R&D : la boussole de la réindustrialisation européenne

La R&D n’est pas un centre de coûts : c’est le cœur cognitif de l’économie. Sa localisation conditionne la maîtrise technologique, la formation des talents et la résilience industrielle. Préserver la recherche sur le territoire européen, c’est maintenir la capacité de décider par nous-mêmes. Car la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit, ligne de code après ligne de code, brevet après brevet, projet après projet.

Alors que le budget 2026 a été adopté avec des semaines de retard, il est crucial d’appréhender la stabilité de la R&D comme un pilier de la stratégie industrielle de la France et de sa souveraineté. La crédibilité industrielle de notre pays se joue dans sa capacité à garantir aux chercheurs, aux ingénieurs et aux entreprises un cadre durable, lisible et compétitif. Sans cela, la France restera un territoire d’idées… que d’autres mettront en œuvre.

Sources

1.   Données LSEG (London Stock Exchange) vérifiées par le site TF1 Info.

2.  Assemblée nationale (12 févr. 2025) – Perte de la souveraineté industrielle : 2,2 M d’emplois industriels perdus depuis 1975

3.  Insee / MESR (2023) – Recherche et développement expérimental (ENTFRA23) : 4,6 Md € de flux sortants

4.  Eurostat (2025) – R&D expenditure – Statistics Explained : 2,26 % du PIB UE 2023

5.  METI (2025) – Note de conjoncture T2 2025 : investissements ETI –14 % vs T1

6.  MESR-SIES (2021) – Activité de R&D selon les catégories d’entreprises : grandes entreprises = 54 % de la DIRDE

7. MESR (31 juil. 2025) – La dépense de R&D en 2023 : 61,5 Md €, –0,5 % en volume

8. Commission européenne / Mario Draghi (2024) – Report on Competitiveness and Innovation in Europe

9. U.S. Congressional Budget Office (2023) – Inflation Reduction Act : 369–391 Md $ énergie-climat