Madagascar : pourquoi les start-up ne brillent-elles pas ?

Malgré un énorme financement, les start-up malagasy ont du mal à percer.

Chaque année, de nombreux entrepreneurs tentent de développer leurs business à Madagascar. Démarrer en tant que start-up semble être la solution miracle. Certains participent à des concours, les plus hésitants intègrent des incubateurs comme Incubons ou Habaka et d'autres sont prêts à hypothéquer jusqu’à leurs sous-vêtements pour obtenir un financement des organismes de crédit. Chacun parvient à leur manière à mettre sur pied leurs entreprises. Alors où se situe le problème ? Pourquoi malgré un énorme financement, ces start-up malagasy ont-elles autant de mal à percer ?

Un faible esprit entrepreneurial
Je crois que le manque d'esprit entrepreneurial est vraiment la gangrène qui ronge l’économie à Madagascar. Qu'il s'agisse d'une start-up ou d'une entreprise dans sa forme traditionnelle, les Malagasy sont encore très loin d'avoir cette culture. Olivia RAJERISON dans son article "La culture entrepreneuriale à Madagascar selon une approche historique, économique et analytique" l'a très bien souligné. Proportionnellement au nombre de personnes qui compose chaque groupe d'individus dans la grande île, il y a nettement plus d'entrepreneurs chez les étrangers que les Malagasy.Les plus entreprenants sont les Français. Mais ce sont les Indopakistanais qui génèrent le plus de chiffres d'affaires. L'ensemble de leurs entreprises réalisent à peu près la moitié des chiffres d'affaires de toutes les entreprises formelles sur tout le territoire! C'est tout de même incroyable surtout qu'à Madagascar, il y a normalement plus de Malagasy. En termes de productivité, cette proportion devrait être maintenue, ce qui n'est clairement pas le cas.Un autre indicateur très important, le rapport entre importation et exportation. Selon le Tableau de bord économique publié par l'INSTAT en janvier 2018, en 2014, il y avait eu 8 389,5 milliards d'Ariary d'importations contre 5 713,3 milliards d'Ariary d'exportations. Cela signifie tout simplement que nous ne produisons pas encore suffisamment et que la production nationale est loin de suivre la demande.Pour en revenir aux start-up, certes, c'est un modèle économique très intéressant, mais il est impossible de le dissocier d'un porteur de projet qui a la rage de réussir. Beaucoup d'entrepreneurs malagasy, surtout ceux qui démarrent en mode start-up sont inconscients de la pression qu'ils vont subir. Le financement est l’équivalent de ce tout ce dont ils ont besoin pour mettre sur les rails rapidement leurs entreprises. Mais en contrepartie, il faut un chef d'entreprise accompli, déjà prêt à relever le défi avec les connaissances et la mentalité qui vont avec. C'est-à-dire, un chef d'entreprise apte à diriger ou à gérer une affaire qui est déjà dans sa pleine maturité.Malheureusement, tout le monde n'a pas ce profil. Pour le cas des start-up à Madagascar on a surtout l'image d'un pays qui saute sur une tendance venue d'ailleurs sans y avoir été préparé au préalable et sans trop savoir ce qu'est une start-up au final et ce que cela implique.
Un marché inexistant
Selon le Ceentre (Centre d’excellence en entrepreneuriat) rattaché à l'ISCAM, le taux de réussite d'une start-up à Madagascar avoisinait les 20% en 2015. Pour l'incubateur malagasy Incubons, il arrive à avoir un meilleur pourcentage de l'ordre de 35% en 2017. Cela dit, ces chiffres sont loin d'être suffisants. Ces entrepreneurs ont-ils été trop ambitieux ? Auraient-ils mal jugé le marché ? Déjà, même les entreprises qui sont en place constatent la faiblesse du marché malagasy. Dans le document de l'INSTAT mentionné ci-dessus, un tableau qui fait état de l'appréciation des entreprises sur le climat des affaires montre un solde d'opinion très négatif, avec une moyenne de -70 %. En tête de liste, ils font état de l'insuffisance de la demande.Madagascar ne semble donc pas faire exception en la matière. Selon une étude réalisée par le média 1001startups, l’insuffisance du marché est le premier facteur d’échec d'une start-up. Il y a ensuite le manque de liquidité et le fait de ne pas avoir les bons éléments dans son équipe.Il est vrai que quelques start-up ont pu réussir comme Facebook, Google ou Instagram sans avoir eu de modèle économique au préalable. Mais dans un pays comme Madagascar, ce serait du suicide. Quoi qu'il en soit, cela nous ramène toujours à cette faiblesse de la culture entrepreneuriale. Pour une personne qui a l’âme d'un entrepreneur, même si les études de marché et les business plans sont nécessaires, elle saura d’instinct à qui adresser ses produits ou quel marché il faut cibler. A la limite, elle serait capable de créer la demande si le marché est trop faible ou d'adapter son produit pour avoir un plus grand part de marché.
Des "projets concours"

En parallèle, une catégorie d'individus a trouvé une manière d'exploiter à son unique avantage ce modèle d'entreprise. De plus en plus de personnes sans scrupule n'hésitent pas à fabriquer de toute pièce un projet, tout cela, dans le seul but de remporter un prix ou un financement sans aucune intention d'aller au-delà. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on n’entend plus parler de certains projets qui ont remporté tel ou tel concours.

Ce qui est dommage ici est que si ces projets ont pu remporter ces prix, c'est que les personnes qui ont réfléchi dessus ont effectivement la capacité, du moins, l'intelligence nécessaire pour les mener à bien. Pourquoi une telle mentalité ?

Cela dit, même sans être foncièrement mauvais, il y a ceux qui parviennent à monter un projet impeccable, mais avec la mentalité suivante : "je monte le projet. On verra bien si j'obtiens un financement". Beaucoup de ceux qui participent à des appels d'offres ou des concours se disent aussi : "je participe d'abord. Si je gagne, je verrai bien." Je suis à peu près certain qu'en démarrant un projet de cette manière, il n'ira pas loin.

Des projets qui disparaissent

C'est une autre réalité que beaucoup préfèrent taire généralement de peur de se faire traiter d'idiot par leur entourage. A Madagascar, c'est bien connu : "si tu ne peux pas financer ton entreprise, reste tranquille." "Si la famille ne peut pas t'aider, reste tranquille." La peur de se faire exproprier est l'une des grandes hantises des Malagasy. Je connais personnellement des personnes qui préfèrent laisser leurs projets moisir au fond d'un tiroir que d'aller chercher un financement.

Malheureusement, la réalité semble leur donner raison. A l'annonce d'un grand concours de start-up par exemple, la question du vol de projet revient toujours sur le tapis dans les groupes de discussion. "Comme par hasard, une société qui propose le même produit que le tien ouvre ses portes quelques semaines après le concours alors que ton projet n'a même pas été retenu pour une présélection." Même si je ne nie pas ces faits, entretenir cette peur ne pourra que porter préjudice aux futures start-up malagasy parce qu'il y a vraiment de belles initiatives qui sont en marche, surtout en ce qui concerne les organismes d'incubation qui ont vraiment le désir d'aider les entrepreneurs comme l'ONG Stileex.

Un environnement social, politique et économique inapproprié

Une entreprise même avec le meilleur business plan du siècle dépend de plusieurs facteurs sur lesquels elle n'a pas forcément le contrôle. L’État est l'un des paramètres les plus difficiles à maîtriser à Madagascar. Paysage réglementaire, l'inefficacité du gouvernement pour adapter la législation aux besoins économiques, un mauvais paysage du marché des affaires… En prenant en compte tous ces facteurs, Madagascar a obtenu l'avant-dernière place (118e) au dernier classement de Global Talent Competitiveness Index.

Pour les jeunes start-up, donc, il semble que l'environnement économique n'est pas vraiment favorable à l'éclosion de nouveaux projets. D'ailleurs, du côté des sociétés déjà en place, nombreux se plaignent de la pression fiscale trop élevée, d'une concurrence déloyale ou encore de l’insécurité comme le souligne encore une fois le Tableau de bord économique de l'INSTAT.

Manque de visibilité

Le manque de visibilité est le dernier point que je vais soulever. Aucune entreprise ( start-up ou non) ne peut s'en passer. Et à l'heure actuelle, visibilité va toujours de pair avec accessibilité. Actuellement, c'est Internet qui permet le plus cette visibilité. Or à Madagascar, c'est vraiment loin d'être gagné. Il est pourtant impératif pour un start-up de se montrer sous son meilleur profil dès le premier jour.

En juin 2017, Madagascar occupait la 28e place des pays les plus connectés en Afrique alors qu'en janvier de la même année, nous étions à la 44e place selon le classement d'Internet Live Stats. Sur 54 pays, nous sommes donc dans la moyenne et semblons être sur la bonne voie. Mais en y regardant de plus près, le taux de pénétration est tout de même très faible, de l'ordre de 4,3 % toujours selon la même entité, ce qui nous place à la 130e position. Il y a quelques semaines, le Ministère des Postes, des Télécommunications et du Dévoloppement Numérique a sorti un document intitulé "Les chiffres clés du numérique à Madagascar" qui fait état d'un taux de pénétration à 6,30 % en décembre 2017.

En se basant sur ces chiffres, il est clair que les start-up qui veulent se positionner sur un marché local vont rencontrer quelques difficultés, même s'ils bénéficient d'un hébergement web gratuit comme ce qu'offre Stileex par exemple. Déjà, à Madagascar, beaucoup ont tendance à croire qu'un site web n'est nécessaire que si l'entreprise est connue, réalise beaucoup de ventes… Avec un tel taux de pénétration, maximiser la visibilité sur le marché local me semble aussi un peu compliqué. Même avec le meilleur site internet au monde, s'il n'y a que 6,3 % de la population qui pourra le voir...

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