Le .FR, fidèle reflet de l'identité nationale ?

Historiquement réservée aux français résidant sur le sol français, l'extension Internet française va progressivement s'ouvrir aux européens. Une opportunité pour accroître le rayonnement de la France sur le Web ? A condition de ne pas s'arrêter là…

Depuis plusieurs semaines, le débat sur l'identité nationale fait rage dans notre pays. Sur Internet, cette identité passe par l'extension nationale : le .FR. Or là aussi, la question de la représentation française se pose. Par tradition, le .FR est une extension fermée. A ses débuts, elle n'était d'ailleurs accessible qu'aux entreprises ayant pignon sur rue en France. Puis en 2006, le .FR s'est ouvert aux particuliers. Mais attention, pas tous...

Pour espérer enregistrer un nom de domaine en .FR, il ne faut pas forcément avoir un lien de sang avec la France, mais il faut obligatoirement un lien avec le sol. Les règles d'accès à l'extension indiquent en effet que sont éligibles "les personnes physiques majeures ayant une adresse en France". Pour les personnes morales, il faut un siège social ou un établissement situé en France.

Alors quelle identité nationale le .FR défend-il véritablement ? A priori, ni celle de la nationalité, ni même celle d'un intérêt affiché pour notre pays, mais simplement celle de la présence physique sur le territoire. De quoi permettre à la France de rayonner mondialement au travers de son extension ?

La France en retard sur l'Allemagne et le Royaume-Uni
Pour répondre, tentons d'abord la comparaison avec nos voisins européens. D'après le site www.population.com, la France compte un peu plus de 61 millions d'habitants. Ils sont 82,5 millions en Allemagne et 60 millions en Angleterre. Des populations finalement assez comparables, pour des situations sur Internet qui ne le sont pas du tout.

D'après les statistiques de www.DomainesInfo.fr (http://www.domainesinfo.fr/statistiques.php), l'extension allemande, le .DE, est la première extension nationale du monde (elle fait jeu égal avec la Chine) avec près de 14 millions de noms enregistrés, soit plus de 16 noms pour 100 habitants. L'extension anglaise (le .UK) est la 3e extension nationale au classement derrière l'Allemagne et la Chine, avec plus de 8 millions de noms (toujours environ 16 noms pour 100 habitants). Et la France ? Nous sommes très loin derrière : un peu plus d'1,5 millions de noms, soit moins de 3 noms pour 100 habitants !

Cette disparité forte s'explique en partie par les choix faits au début du .FR sur les règles d'accès à l'extension. De son côté, le Royaume-Uni a très vite pris le parti d'une ouverture complète. Son extension est libre d'accès, avec aucun critère de territorialité. Aucune fermeture à une catégorie de demandeur (comme favoriser les entreprises face aux particuliers, par exemple). Côté allemand, la seule règle est d'avoir un contact local, c'est à dire une adresse en Allemagne. Un ami, une relation professionnelle ou même, dans certains cas, votre bureau d'enregistrement peut vous la fournir.

Pour ces deux pays, le principe semble donc être que sur Internet, l'identité nationale passe d'abord par l'attachement au pays. Rien n'empêche un Irlandais vivant à New York d'aimer l'Angleterre et de l'afficher au travers de son nom de domaine en .UK. Or pour le .FR, les seuls qui peuvent mettre en avant un intérêt similaire à l'égard de la France sont ceux qui s'y trouvent, physiquement.

Ouverture vers l'Europe
Cela va changer. Le 1e mars 2010, le ministre de l'industrie, Christian Estrosi, a annoncé avoir officiellement désigné un opérateur pour le .FR. Ce faisant, il a mis en avant des exigences d'ouverture pour le .FR. Christian Estrosi a indiqué que le .FR est "un enjeu important pour la place de la France sur Internet". De fait, la volonté affichée est celle d'un .FR plus utilisé, mieux diffusé.

Ainsi avant la fin mars, il sera possible pour les français résidants à l'étranger de réserver un .FR. L'obligation pour le propriétaire d'un nom en .FR de disposer d'une adresse physique en France sera donc levée. Pour autant, il lui faudra quand même connaître quelqu'un en France puisque le "contact administratif" du nom devra toujours être domicilié en France. Si on n'a pas le lien du sol, il faut donc obligatoirement avoir celui du sang... et des liens d'amitiés avec un résident français.

Pourquoi oblige-t-on les français de l'étranger à connaître quelqu'un qui vit en France ? La réponse tient à une logique de gestion : en cas de litige autour d'un nom de domaine, l'Afnic, l'opérateur du .FR, tient à pouvoir contacter, et le cas échéant tenir pour responsable, une personne demeurant en France. D'ailleurs les règles du .FR stipulent que "le contact administratif est impérativement établi en France et doit y disposer d'une adresse effective lui permettant de recevoir des actes judiciaires ou extrajudiciaires."

Bien qu'il soit tout à fait logique pour l'opérateur du .FR de vouloir s'assurer de disposer de moyens d'action éventuels sur des noms contrevenants (par exemple si un nom usurpe la marque d'un tiers, ou s'il est lié à un site pédophile...), cette obligation paraît diluer l'intérêt d'ouvrir aux français habitant l'étranger. La solution passerait-elle par moins de règles et plus d'ouverture ?

Faire tomber les frontières
Heureusement, le gouvernement ne compte pas s'arrêter là. L'ambition n'est pas seulement d'ouvrir aux français de l'étranger, mais aux étrangers tout court. Ainsi a-t-il été demandé à l'Afnic de rendre le .FR accessible aux européens. L'Afnic répond qu'elle pourra le faire sous 2 ans.

Un délai qui semble long. D'abord en comparaison, comme nous l'avons déjà vu, avec les extensions de nos grands voisins européens, beaucoup plus développées. Mais également face aux évolutions prévues pour l'Internet en général. On le sait, le régulateur mondial de l'Internet se prépare à autoriser la création de n'importe quelle extension dès 2011 : un .VOUS, un .MOI, un .MON-ENTREPRISE ou un .MA-PASSION... Le temps perdu aujourd'hui à rendre le .FR plus accessible pourra-t-il être récupéré lorsque les Internautes auront le choix de nombreuses extensions toujours mieux ciblées ? Ne faudrait-il pas plutôt ouvrir le .FR complètement dès maintenant ? L'identité nationale de la France sur Internet ne passe-t-elle pas par une diffusion la plus large possible de son extension, au lieu de la brider par des barrières artificielles que la plupart des extensions du monde ont progressivement tendance à laisser tomber ?

Pour les prestataires autorisés à commercialiser les .FR, ces bureaux d'enregistrement vers lesquels chacun de nous se tourne pour acheter nos noms de domaine, la réponse est :  "Oui", il faut ouvrir le .FR.

Depuis 2004, je suis élu au conseil d'administration de l'Afnic pour y représenter les prestataires (dont INDOM fait partie), et ces derniers ont souvent mis en avant cette idée d'une ouverture aussi large et rapide que possible de l'extension nationale. Notamment lors de réunions informelles menées en collaboration avec l'administration française, dans le cadre de la consultation publique lancée le 25 avril 2008 par le ministère de l'Economie, de l'Industrie et de l'Emploi.

Ce message du terrain, remonté par ceux dont le métier les place au contact quotidien des utilisateurs du .FR, n'a pas encore été complètement entendu. Cela laisse le .FR entre deux feux. Plus complètement réservé aux résidents français, il n'offre plus la certitude de trouver derrière un .FR une société ou un particulier identifiable et légitime. Pas encore assez ouvert aux étrangers, il ne permet pas de promouvoir la France loin au-delà de nos frontières. Pourtant, des frontières, il n'en existe finalement pas, sur Internet. Les faire disparaître du .FR permettrait certainement de dynamiser davantage notre identité nationale sur le Web.

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