La « Turbobd » et l’avenir de la transition numérique du 9ème art

La BD numérisée gagne du terrain et des parts de marché. Les expérimentations nouvelles alliant techniques numériques et procédés de création graphique originaux aussi. L’heure est aux interrogations sur le modèle de lecture et de conception à inventer qui permettra à la bande dessinée de s’imposer sur la toile.

Feuilleter des pages ou naviguer sur un écran ? La vente de bandes dessinées numérisées, proches de zéro il y a cinq ans, a atteint 1,5 million d'euros en 2014 avec 400 000 albums vendus. Stimulée notamment par les tablettes, idéales pour zoomer sur les planches, une nouvelle niche de marché est née pour la BD même si elle ne représente que 4 % des ventes de BD en France, contre 15 % en Grande-Bretagne et 25 % aux États-Unis. Signe de cette évolution de marché, Amazon a racheté en mars 2014 la société américaine comiXology qui propose 70 000 albums de plus de 70 éditeurs américains et qui peut se prévaloir de 200 millions de téléchargements, principalement de comics américains depuis sa création en 2007. Dans le sillon du leader américain, la plateforme européenne Izneo avait été lancée en 2010. Elle propose maintenant plus de 10.000 albums en ligne alimentée par les leaders de l’édition BD.  Le marché capitalise sur les réflexes d’achats immédiats, voire compulsifs, et sur un tarif 30 à 50% moins onéreux qu’un ouvrage publié. Autre atout de taille, les lecteurs de bandes dessinées en ligne peuvent également s'abonner à 10 euros par mois pour une lecture illimitée. Preuve de l’horizon prometteur de celle nouvelle tendance, une plateforme française, Sequencity, s’est lancée l’année dernière dans l’aventure avec la complicité des libraires. Présentée comme une librairie BD numérique sur son site, ouvert il y a quelques semaines, cette nouvelle offre permet aux  internautes d'acheter des BD numériques en s’appuyant sur les recommandations des libraires.

BD numérisée, turboMedia et webcomics

Le marché bouge et avec lui de nouvelles expérimentations et de nouvelles approches de lecture et de création de BD. Alors que la bande dessinée numérisée trace progressivement sa route, une nouvelle génération d’auteurs de BD a tendance à s’affranchir totalement du support papier d’origine et revendiquent leur statut particulier de dessinateur et scénariste en ligne. Une poignée d’entre eux cherchent à utiliser le potentiel du support numérique pour créer de nouvelles formes de bande dessinées alliant les techniques traditionnelles et logiciels d’animation TurboMedia pour Balak et Gipo, bande dessinée interactive pour Tony, webcomics pour Julien Falgas, les démarches sont variées. L’approche turbomedia est intéressante mais elle présente une expérience et un rythme de lecture différent de ceux de la bande dessinée numérisée. La lecture est plus séquencée et l’oeil ne dispose plus de la double dimension de la lecture case par case et de la planche d’ensemble comme sur les bandes dessinées traditionnelles. Le rythme est plus saccadé et l’introduction du mouvement produit par des procédés numériques altère celui que l’effet d’un dessin peux impulser naturellement. Mais l’expérience reste enrichissante. Elle fait naître un genre nouveau qui ne doit surtout pas remplacer les oeuvres traditionnelles mais qui peut en faire naître de nouvelles. Il y a une place pour ce genre entre la bande dessinée traditionnelle et le film d’animation. Pour autant, la bande dessinée numérisée doit proposer un potentiel de lecture pluri-dimensionnel que ne permet pas le support papier.
Cadrages numériques prédéterminés
Une synthèse est à inventer entre le turbomédia et la bande dessinée numérisée. Une « turbobd » qui offrirait des pré-sélections de cadrages multiples pour proposer des lectures alternatives d’une même bande dessinée. L’oeil du cinéaste insufflant un rythme à l’oeil du lecteur. On peut certes zoomer sur une case. Mais on voit bien que dans le cinéma un film ne se regarde pas de la même manière suivant qu’il est tourné par un réalisateur ou un autre. L’art du panoramique ou du travelling peut être déterminant. C’est un enjeu de taille pour le lecteur mais aussi pour le créateur de bande dessinée. Afin que les détails des décors et des situations ne soient pas gommés comme ils le sont trop souvent dans les mangas, il faut qu’ils soient mis en avant et valorisés. Ils ne pourront l’être, à l’avenir, dans la bande dessinée numérisée que si on révèle la richesse d’une case par des procédés de cadrages numériques prédéterminés. L’avenir est dans la diversité du mode de lecture proposé et pas seulement dans la création d’un genre de dessin et de scénario nouveau se conjuguant avec des techniques d’animation. La création d’une bande dessinée était avant le fruit d’un scénario et d’un dessin. Demain, elle sera le produit d’un scénario, d’un dessin et d’une réalisation visuelle.

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