Internet of Eyes : l'IA rend les caméras perspicaces et aiguise les appétits

Internet of Eyes : l'IA rend les caméras perspicaces et aiguise les appétits Des start-up et des grands groupes comme Apple s'intéressent aux technologies de reconnaissance des images. Un marché qui pèsera 22 milliards de dollars dans le monde en 2020.

Gamin court sur pattes ou grand gaillard ? Homme ou femme ? Frimousse connue ou étrangère ? Equipées d'intelligence artificielle, les caméras sont désormais capables de reconnaître les formes, parfois les visages et même les émotions des personnes qui passent dans leur champ de vision. Une faculté nouvelle utiles dans de nombreux secteurs, de la vidéo surveillance à la voiture autonome en passant par l'analyse de comportement des consommateurs devant une publicité. Résultat, le marché de l'analyse vidéo est en plein décollage : il pèsera 22 milliards de dollars dans le monde en 2020, selon une étude du cabinet Homeland Security Market Research. Entre 2016 et 2020, il devrait croître de 18,2% par an, en moyenne.

Entre 2016 et 2020, le marché de l'analyse vidéo devrait croître de 18,2% par an en moyenne

Cette croissance sera portée par plusieurs phénomènes. D'abord, le prix des caméras haute définition, indispensables pour avoir une image de bonne qualité, est en chute libre. Elles coûtaient entre 600 et 800 dollars en 2014. Elle vaudront entre 80 et 120 dollars en 2020 pour un appareil de qualité équivalente. Un prix divisé par plus de 7, selon des projections tirées par les auteurs de l'étude de marché. De plus en plus d'objets connectés peuvent donc être équipés de ces caméras, créant un "Internet of eyes" dont les innombrables images doivent être traitées. Le stockage et le traitement des données vidéo est également plus facile et moins cher, grâce à l'augmentation de la puissance de calcul et au boom du cloud, poursuivent les analystes.

Afin de profiter de cette opportunité, plusieurs entreprises du monde du logiciel ont développé des systèmes de reconnaissance des images basés sur une intelligence artificielle (IA). La jeune pousse californienne Camio, fondée en 2011 et basée à San Mateo, a par exemple bâti une solution capable de sélectionner sur une vidéo de surveillance de 24 heures les quelques minutes qui présentent un intérêt. Son logiciel peut être utilisé avec n'importe quelle caméra, pourvu que les images enregistrées soient de qualité suffisante. Il scanne tout d'abord la vidéo, afin d'identifier les passages contenant du mouvement. Il vérifie ensuite si l'agitation repérée n'est pas liée à la météo (vent dans les feuilles d'un arbre par exemple). Grâce au deep learning (l'une des branches de l'IA), il peut reconnaître la forme d'une voiture, d'un être humain, d'une biche ou d'un ours... "Il envoie sur le smartphone de l'utilisateur de la caméra les images jugées pertinentes. Le client valide l'à-propos ou pas de cette sélection sur l'application dédiée. Après 26 interactions de ce type, Camio devient pertinent", détaille Carter Maslan, PDG de la start-up.

Affectiva a entraîné son logiciel de reconnaissance des émotions sur plus de 4,7 millions de visages venus de 75 pays 

L'entreprise commercialise sa solution en marque blanche auprès d'une dizaine de spécialistes de la vidéosurveillance dont elle ne peut dévoiler le nom. Elle cible aussi directement le client final. "Depuis que nous avons lancé notre solution en BtoC en mars 2015, nous avons conquis plus de 80 000 utilisateurs", se félicite le patron.

La jeune pousse Affectiva, spin-off du Massachusetts Institute of Technology, fondée en 2011 et installée à Boston, est quant à elle spécialiste de la détection des émotions. Son logiciel scanne le ou les visages présents dans une vidéo et les cartographie afin d'en déterminer les points saillants, comme les sourcils, les pommettes, ou encore le coin des lèvres. Elle analyse ensuite leurs mouvements afin de comprendre quels sentiments animent le visage. Affectiva a entraîné son logiciel sur plus de 4,7 millions de minois venus de 75 pays, pour prendre en compte les différences culturelles (le sourire poli d'un Asiatique n'a pas le même sens que celui d'un Occidental). Colère, surprise, concentration, joie… Sa solution peut détecter une vingtaine d'émotions.

La société a levé 33 millions d'euros depuis sa création. "Nous avons plus de 1 400 clients, dont un tiers des entreprises du Fortune 100 américain. Nous travaillons par exemple avec les géants de l'agroalimentaire Mars et Kellogg's ou encore avec le réseau de chaîne télévisées CBS", souligne la directrice des opérations marketing de la société, Gabi Zijderveld.

Apple a racheté en janvier 2016 Emotient, la concurrente numéro 1 d'Affectiva

Le logiciel d'IA d'Affectiva est de fait utile dans le monde de la publicité. Il permet par exemple à un groupe qui teste une campagne de communication sur un panel de consommateurs d'essayer différentes voix off afin de choisir la plus touchante. Les clients de la jeune pousse peuvent également sélectionner les passages plus forts d'un spot télévisé de 30 secondes pour en faire une vidéo de 15 secondes efficace, dédiée au web.

Les entreprises du logiciel ne sont pas les seules à s'être saisies de ces technologies d'analyse des images issues de l'Internet of Eyes. Netatmo, Apple, Microsoft… Plusieurs fabricants de matériel électronique se sont également lancés, soit en interne, soit en rachetant des entreprises spécialisées.

"Notre équipe d'informaticiens a développé un logiciel de reconnaissance des formes que nous avons intégré à notre caméra de surveillance extérieure Presence. Ils ont également créé une solution d'identification des visages, utilisée dans notre nouvelle caméra d'intérieur Welcome", explique Romain Paoli, directeur produit chez le spécialiste de la domotique Netatmo, dans lequel le groupe Legrand a investi en novembre 2015 dans le cadre d'un tour de table de 30 millions d'euros.

Le logiciel d'IA de Camio totalise plus de 80 000 utilisateurs BtoC depuis son lancement en mars 2015

Apple n'a pas encore sorti un appareil capable d'analyser ce qui l'entoure en un clin d'œil. Mais le géant du net a senti que la révolution de l'Internet of Eyes était en marche, en atteste son intérêt pour les entreprises du secteur. La firme à la pomme a par exemple racheté en janvier dernier la jeune pousse Emotient, concurrente numéro 1 d'Affectiva. Le groupe avait déjà mis la main en 2010 sur le spécialiste de la reconnaissance faciale Polar Rose.

Microsoft a de son côté déposé un brevet sur une paire de lunettes intelligentes. Doté d'une caméra, l'appareil serait capable d'analyser les émotions des visages qui traversent son champ de vision en temps réel. Le document a été validé en avril 2015 par l'office américain des brevets et des marques.

 

 

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