Comment Steve Jobs a empêché Google de monter une équipe de développeurs à Paris en 2006

Comment Steve Jobs a empêché Google de monter une équipe de développeurs à Paris Plusieurs géants du Web s'étaient secrètement promis de ne pas débaucher les salariés les uns des autres. Une class action a mis en lumière un savoureux échange de mails entre patrons d'Apple et Google.

On savait déjà Apple et Google impliqués dans une affaire de pacte illégal entre géants du Web, conclu pour éviter de débaucher les salariés de leurs concurrents et d'alimenter la hausse des salaires. On sait désormais que cette entente, étudiée par la justice a eu des conséquences jusqu'à Paris selon un échange de mails savoureux rendu public sur PandoDaily à l'occasion de la class action intentée contre elles sur cette affaire.

Au printemps 2006, un an après avoir signé ledit pacte, Google désire embaucher un certain Jean-Marie Hullot, basé à Paris. Développeur renommé, très apprécié de Steve Jobs depuis les années 1980, Jean-Marie Hullot a quitté Apple fin 2005 avec quatre collaborateurs. Jobs ayant décidé de rapatrier dans la Silicon Valley les développements réalisés autour de l'iPhone, Hullot et son équipe n'ont pas suivi. Google désire alors embaucher toute l'équipe pour monter un centre d'ingénierie dans la capitale française. Avant de mettre un point final au projet, reste à demander la bénédiction de Steve Jobs. Et c'est là que les choses se gâtent.

Le 28 mars, Alan Eustace, Senior VP Engineering de Google, adresse un mail au patron d'Apple et met en copie Sergey Brin, Larry Page et Bill Campbell, le président d'Intuit qui est à la fois membre du board d'Apple et conseiller de Google. Il expose le problème et conclut : "La relation de Google avec Apple est très importante pour nous. Si ce recrutement met en danger cette relation de quelconque façon, s'il vous plaît dites-le moi et nous abandonnerons cette opportunité."

Après une semaine de silence et plusieurs relances téléphoniques, Alan Eustace informe Jean-Marie Hullot qu'il va demander à Bill Campbell d'intervenir. Hullot emmène sa femme et ses enfants pour deux semaines dans l'Himalaya et répond à Eustace de bien vouloir, si tout se passe bien, transmettre sans attendre son retour les contrats d'embauche à son équipe, qui commence à trouver le temps long.

Le 9 avril, Bill Campbell et Steve Jobs se voient lors de leur traditionnelle promenade dominicale. Dans la foulée, Jobs répond enfin au mail d'Eustace par un message bref voire légèrement menaçant : "Alan, Sur quoi Jean-Marie travaillerait-il ? Cela nous poserait problème si c'était lié aux terminaux mobiles, etc. Steve."

Eustace se répand en remerciements pour cette réponse, assure que Google se pliera en seize pour garantir que ses projets parisiens ne violent pas son accord secret avec Apple, indique qu'Hullot ne travaillera sur "rien qui soit lié aux terminaux mobiles" et ajoute : "Jean-Marie a de nombreux talents et nous avons beaucoup de projets, donc je suis certain que nous pouvons trouver un domaine qui ne pose pas problème. Je serai heureux de vous soumettre l'idée générale de notre projet, afin d'être sûr qu'elle ne pose pas problème. Est-ce que cela vous conviendrait ?" "Cela me conviendrait" répond Jobs.

Deux semaines plus tard, Jean-Marie Hullot est de retour et Alan Eustace relance Steve Jobs. "Jean-Marie ne pense pas que vous aurez d'objection à ce que nous recrutions cette équipe, du moment que nous n'embauchons personne d'autre de chez Apple à Paris. Mais je voulais le confirmer avec vous avant d'ouvrir ce bureau, ou que ces ingénieurs ne commencent à travailler. Etes-vous d'accord ? Sinon, je veux bien tout annuler. Si vous êtes d'accord, je vous soumettrai l'idée du projet pour être sûr qu'il n'existe aucun conflit d'intérêt avec le travail qu'ils ont effectué chez Apple." Autrement dit, sur un domaine aussi stratégique que les smartphones, la stratégie de Google n'était gouvernée ni par son conseil d'administration ni par ses actionnaires... mais par la volonté de ne pas mettre en colère le patron de l'entreprise concurrente. Problème, Steve Jobs n'est pas dans le même état d'esprit. La sentence tombe : "Alan, Nous préférerions très nettement que vous ne les recrutiez pas. Steve."

Obséquieux avec Jobs, Eustace informe sèchement Hullot que le patron d'Apple s'oppose à son embauche. "Steve n'a pas dit pourquoi et je ne crois pas approprié de lui demander un éclaircissement. Je ne peux pas mettre en péril notre relation avec Apple. [...] Il semble que si vous voulez garder ensemble les membres de cette belle équipe, cela devra se faire au sein d'une autre société." Un mois plus tard, il met officiellement un terme au projet parisien de Google et écrit à Steve Jobs : "Steve, Etant donné que vous préfériez nettement que nous ne recrutions pas ces anciens ingénieurs d'Apple, Jean-Marie et moi avons décidé de ne pas ouvrir de centre d'ingénierie de Google à Paris. Je vous remercie pour votre contribution à cette décision, ainsi que pour le soutien durable que vous apportez au partenariat qui unit Google et Apple."

Bref, éviter une rivalité qui coûterait des fortunes aux deux firmes l'a emporté haut la main sur leur volonté d'innover, l'une comme l'autre ayant bien plus à gagner en sécurisant leur position dominante.

L'épilogue ne manque pas de sel non plus. Après être reparti voyager plusieurs années en Asie avec femme et enfants, Jean-Marie Hullot s'est finalement remis au développement. Son projet ? Créer des applications pour le dernier joujou de Jobs : l'iPad.

Google / Apple