Viviane Serfaty (Université de Paris-Est Marne-la-Vallée) "La disparition de la frontière entre espaces virtuel et réel est une tendance lourde"

Avec le développement de l'Internet mobile, les réseaux sociaux vont prendre une place de plus en plus grande. La spécialiste des usages personnels du Web entrevoit la redéfinition de la limite entre public et privé.

JDN. Comment voyez-vous l'évolution d'Internet ?

Viviane Serfaty. Une tendance lourde actuellement est la disparition de la différence entre espaces virtuel et réel. L'exemple de Wikipedia illustre très bien cette convergence. Une étude qui comparait statistiquement la qualité de l'information disponible sur Wikipedia et sur l'encyclopédie Britannica a trouvé le même nombre d'erreurs sur les deux. Wikipedia va se mettre à beaucoup ressembler à une encyclopédie traditionnelle, elle a par exemple déjà adopté un comité éditorial qui valide les articles proposés.

 

L'ubiquité de Google Maps, à qui l'on fait désormais confiance pour tout, dont on reprend les images jusque dans les guides touristiques, démontre très bien également que la frontière entre mondes physique et virtuel se fait de plus en plus floue. Et bien sûr, cette évolution prend particulièrement corps dans le développement des réseaux sociaux.

 

La sociabilité en ligne est-elle l'autre tendance majeure d'Internet ?

Oui et nous allons le voir dès 2010, car tout le Web 2.0 évolue. Les blogs personnels n'ont plus beaucoup de sens maintenant que les utilisateurs disposent de Facebook. Moins basé sur l'écrit et plus multimédia, il est aussi plus connoté "qu'avez-vous à l'esprit ?" Twitter pose une autre question, "qu'êtes-vous en train de faire ?", à laquelle il faut répondre en moins de 140 caractères. Pour des raisons techniques, ce type de service a un grand avenir.

 

"On révèle beaucoup de choses sur soi, ce qui est une façon de créer de la confiance"

Les terminaux comme l'Internet mobile sont désormais plus abordables, le Wifi est disponible presque partout et souvent gratuit... Cette connectivité fait qu'on a envie d'utiliser ces outils-là. La brièveté du format encourage les aphorismes et décourage ce qui est plus fouillé, mais ce service a vocation à durer parce qu'il est mobile, léger, accessible. Ceci d'autant qu'il est peu impliquant, ne créant que des liens d'intimité distante. C'est désormais avec l'Internet mobile que vont évoluer les réseaux sociaux. Les jeux tels que Farmville sur Facebook, faciles d'accès et attirants, vont se développer énormément dans le grand public au travers du mobile et vont finir - comme d'autres domaines encore - par se confondre avec les réseaux sociaux.

 

Mais assez rapidement, la connectivité constante à laquelle on tend va poser des problèmes en matière de respect de la vie privée. On envoie beaucoup d'informations sur nous-mêmes, qu'il est facile de collecter et d'exploiter. Ces données sont déjà transmises automatiquement et exploitées à des fins commerciales. Cela va poser de gros problèmes de législation partout dans le monde. Va aussi se poser la question de ce qui est privé ou public : nous allons avoir besoin de redéfinir ce qu'est l'intimité. La réflexion a déjà commencé parmi les utilisateurs, on l'a vu lorsque Facebook a plusieurs fois modifié sa politique de protection des données privées.

 

Selon vous, un certain nombre de valeurs émergent sur Internet, qui contribuent à le renforcer...

Sur le Web, les gens se regroupent par affinités, se suivent sur Facebook et Twitter et forment ainsi de mini-communautés, qui créent un certain nombre de valeurs intangibles. Paradoxalement peut-être, la première est la confiance. Sur ces réseaux, on révèle beaucoup de choses sur soi, ce qui est une façon de créer de la confiance, sur laquelle sont fondées ces communautés. C'est également ainsi que s'établit la réputation, autour d'un consensus. On l'observe sur les réseaux professionnels où l'on se recommande l'un l'autre, mais aussi dans les avis clients sur les sites marchands. Finalement, on est en train de mettre en place un système de crédibilisation qui permet de trier, de savoir à qui faire confiance. Cela crédibilise tout l'Internet.

 

"Tous les producteurs de contenus doivent s'adapter à cette valeur très 'Web' de gratuité"

De plus, l'attitude de l'utilisateur est l'inverse de celle d'un téléspectateur : il met lui-même en ligne beaucoup plus qu'il ne télécharge. C'est cela qui rend Internet attirant. Ce désir de participer à la vie sociale, de donner, fait partie d'Internet depuis ses débuts : plusieurs universités ont partagé leurs recherches pour créer ce réseau, les protocoles les plus importants ont été mis à disposition tout de suite, les gens ont spontanément mis en ligne des contenus... Lorsqu'on reçoit quelque chose, on veut également contribuer.

 

C'est ainsi également que l'arrivée d'un Netscape gratuit a forcé Internet Explorer à devenir gratuit aussi. Plus récemment, les éditoriaux du New York Times sont redevenus gratuits. Cela crée des défis importants pour tous les producteurs de contenus, qui doivent s'adapter à cette valeur très "Web" de gratuité et de partage. La presse a déjà subi des bouleversements mais retombera sur ses pieds, car la confiance et la réputation continueront à lui apporter l'audience majoritaire. On voit bien que les médias citoyens ne décollent pas. A contrario, l'industrie musicale a encore un gros travail à faire.

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