Intelligence collective et auto-organisation

Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ? Le JDN publie chaque jour en avant-première un extrait du livre de Benoît Sillard et vous propose de partager votre vision de l'Internet en 2049.

Tout le monde a déjà observé des fourmis. Si vous déposez des gouttes de confiture à divers endroits de votre jardin, vous constatez au bout d'une heure ou deux que des files parfaitement ordonnées de fourmis se sont constituées. Méthodiquement, elles ramènent molécule par molécule des parcelles de confiture dans le gardemanger central de la fourmilière. La fourmi a pourtant un système nerveux très rudimentaire, avec une forte rigidité comportementale et cognitive. Comment parvient-elle à calculer à tous les coups le trajet optimal, ce que même des mathématiciens ont du mal à faire ?

La réponse à cette énigme s'appelle l'intelligence collective. Chaque fourmi laisse des traces perceptibles par ses congénères. Individuellement, les fourmis font des essais et des erreurs. Mais celles qui trouvent le meilleur chemin vont plus vite que les autres et laissent plus de traces. Peu à peu, la piste ainsi créée attire un grand nombre d'individus. Le " bruit " des trajectoires initialement chaotiques laisse la place au " signal " de la trajectoire optimale – en l'occurrence, la plus rapide et la plus efficace. En termes savants qu'il n'est pas forcément utile de retenir, ce processus a parfois été baptisé holoptisme (capacité à voir la totalité) ou optimisation par essaim particulaire (modélisation des sociétés d'insectes applicables à tout système multi-agent), la distribution des densités de probabilité étant une traduction mathématique de la " main invisible " qui coordonne les actions.

Les êtres humains ont un cerveau nettement plus développé que les fourmis. Et pourtant, leur intelligence individuelle ne produit pas tout, l'intelligence collective a son mot à dire. Dans une forêt peu fréquentée, les pas de chaque promeneur redessinent le sentier que prendra le promeneur suivant. Internet, où nos passages laissent d'innombrables signaux, est le royaume de l'intelligence collective !

L'exemple le plus connu est bien sûr le moteur de recherche qui, en 2010, représente 65 % des requêtes mondiales sur le net : Google. Par quel miracle l'outil mis au point par Sergueï Brin et Larry Page à partir de 1996 parvient-il à extraire en une seconde des informations pertinentes parmi 1 200 milliards de page web ? Une partie de la réponse tient bien sûr à la " tuyauterie ", c'est-à-dire des milliers de " fermes-serveurs " qui indexent en permanence le web.

Mais en fait, chacun d'entre nous contribue au succès de Google : nous sommes les premiers employés de cette multinationale ! Quand nous cliquons parmi les dix premiers résultats de notre recherche, nous donnons une première indication de pertinence. Quand nous faisons un lien vers une page d'intérêt liée à un mot-clé, nous produisons une indication encore plus forte sur la pertinence de l'information. Si notre site est lui-même l'objet de beaucoup de liens, et s'il est donc une référence, un lien sortant aura plus de poids. Et ainsi de suite. Cette technique, baptisée PageRank, n'est pas la seule de la firme de Mountain Views pour optimiser nos déplacements sur la toile. Mais elle est un exemple de l'intelligence collective. Comme l'écrit Google lui-même, " le PageRank illustre la nature profondément démocratique du web [...] en considérant un lien d'une page A vers une page B comme un vote ". Individuellement, nous ne savons rien de la valeur relative de nos liens. Mais collectivement, l'algorithme de Google traduit nos préférences.

En mars 2011, Google a annoncé une nouvelle mise à jour de son procédé d'indexation, baptisée par la presse " Panda Update ", ou " Farmer Update " par allusion aux " fermes de contenus "1. Cela aboutit à modifier 15 % des résultats de requêtes en améliorant sensiblement le service rendu à l'utilisateur : Panda met en avant un trust rank (" score de confiance ") dans le résultat d'une recherche, rétrogradant des sites considérés comme nuisibles à l'information (sites-miroirs simplement dupliqués, surchargés de publicités, ayant du contenu copié-collé d'une autre source mieux notée, etc.).

Le phénomène a été baptisé " sagesse des foules " par James Surowiecki, et requalifié " alchimie des multitudes " par Francis Pisani et Dominique Piotet. De même, Denis Ettighoffer1 préfère ne pas raisonner en termes de " foules ", de peur du mimétisme et met l'accent sur deux besoins : la recherche de sens et la confiance établie entre les différents intervenants.

En intégrant les systèmes de réputation et de recommandation, le web 2.0 est venu bouleverser la vision de l'intelligence collective telle qu'on la connaissait jusqu'alors. Interactive par nature, l'énorme palette de services offerts par le web 2.0 est résolument tournée vers l'intelligence collective : blogs, wikis, digglikes, réseaux sociaux et tweets. Toutes ces applications permettent non seulement aux internautes de produire eux-mêmes du contenu, mais aussi de le soumettre à la validation des autres internautes qui peuvent le commenter. C'est un véritable éco-système de l'information qui s'est créé.

La dimension qualitative d'une information est de plus prégnante : les moteurs de recherche, s'ils restent des outils privilégiés pour trouver une information sur le web, voient tout de même leur influence faiblir face aux applications qui mettent un avant la réputation d'un produit, d'une marque ou même d'une personne, dans le cas du personal branding. L'implication maximale des internautes sur des plateformes participatives fait qu'aujourd'hui, la question d'un internaute ne reste jamais sans réponse... et que la réponse est de plus en plus pertinente. Comme le remarque Freddy Mini, PDG de Netvibes, les usages du web évoluent rapidement en fonction des contenus d'informations :

" Nous sommes passés de la navigation (browsing) au moteur de recherche (searching) puis au management de l'information (searching). Pour naviguer, vous avez besoin d'un navigateur comme vous le faisiez avec Netscape (1994). Pour lancer des requêtes de recherches d'informations vous avez besoin d'un moteur de recherche comme Google (1998). Pour faire du management de l'information, vous avez besoin d'un tableau de bord (dashboard) tel que Netvibes. "

En mars 2010, Facebook a, pour la première fois, dépassé Google en nombre de connexions quotidiennes outre-Atlantique, atteignant une nouvelle " masse critique " (Frédéric Colas, Journal du Net, 16 avril 2010). Même si le moteur de recherche a moins de parts de marché aux États-Unis qu'en Europe, et notamment en France, la nouvelle a fait du bruit. Facebook connaît une croissance de trafic de 185 % depuis un an, Google de 9 %. Ce tournant social du web n'a pas échappé au géant de Moutain View, qui a lancé son service Buzz et, surtout, un outil " Recherche sociale " en version bêta comme l'avaient fait Bing et Yahoo. Les contenus Facebook ou Twitter sont ainsi agrégés aux recherches.

Les réseaux sociaux étant construits sur des logiques affinitaires et identitaires (partage d'intérêts, de valeurs et de goûts), ils forment des médiations utiles pour interpréter collectivement le flux massif des informations. On craignait la " fin des intermédiaires " – l'individu égaré dans une foule solitaire –, mais ceux-ci reviennent en force, sous la forme d'" infomédiaires " en réseaux. Ce phénomène montre les limites intrinsèques de toute manipulation par un émetteur puissant (privé ou public), dont l'influence sur les individus n'est jamais directe (ni durable par ailleurs, vu la compétition croissante des informations). Les entreprises et les politiques tentent bien sûr de développer des stratégies en marketing viral et buzz social mais, par définition, ce sont toujours des agents isolés face à la multitude.

Pierre Lévy, professeur à l'université d'Ottawa, a été parmi les premiers à montrer la montée en puissance de l'intelligence collective, qu'il définit comme la " mise en valeur et la relance mutuelle des singularités " (P. Lévy, L'Intelligence collective. Pour une anthropo logie du cyberespace, La Découverte, 1994). Pour lui, le cyberespace est une " mémoire universelle " et nous entrons aujourd'hui dans l'espace sémantique : cette approche fait partie intégrante du web 3.0, aux côtés par exemple de l'intelligence artificielle. Le web sémantique conçoit une requête comme un concept, une unité de sens.

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Maîtres ou esclaves du numérique / Internet en 2049