Pourquoi les raffineries européennes sont condamnées

Fermeture raffinerie Alors que les compagnies pétrolières affichent des bénéfices record, le raffinage dégage des marges ridiculement faibles depuis des années.

 

Nouvelle tuile pour les raffineurs. Le 4 juillet, le gouvernement a annoncé la création d'une taxe exceptionnelle de 4% sur la valeur des stocks de produits pétroliers détenus en France. Et ce alors que "les raffineries françaises ont perdu 2 milliards d'euros en trois ans", a rappelé Jean-Louis Schilansky, le président de l'Union française des industries pétrolières.

L'exemple de la raffinerie de Petit-Couronne en Seine-Maritime, dont les 500 salariés attendent toujours les offres de reprise, illustre à lui seul la crise qui frappe depuis plusieurs années le raffinage français et mondial. L'entreprise, propriété du groupe suisse Petroplus, a été placée en redressement judiciaire en janvier 2012, en même temps que celle de Reichstett (Bas-Rhin).

Il faut dire que le secteur est en surcapacité chronique : en Europe, le taux d'utilisation des raffineries ne dépasse pas 82,6% selon l'Ifpen (ex-Institut français du pétrole). Mais le phénomène est mondial  : en 2010, les capacités de raffinage excédentaires atteignaient 4,4 millions de barils par jour. Du coup, la marge de raffinage est ridiculement basse : tous types de bruts confondus, elle s'établissait entre 1,9 et 3,2 dollars par baril pour la période de 2003 à 2011, d'après les chiffres de l'Ifpen. En 2009, la baisse brutale de la demande liée à la crise a même provoqué son effondrement en-dessous de zéro. Un choc absorbable pour la plupart des sociétés pétrolières intégrées (BP, Total, Shell...), qui disposent d'activités plus rentables (notamment l'exploration-production) permettant de compenser les pertes. Mais ce n'est pas le cas des indépendants comme Petroplus.

Les principales raffineries en difficulté
RaffineriePaysCompagnie Capacité (milliers de barils/jour)Etat
Source : Ifpen
WilhelmshavenAllemagneConocoPhillips260Transformation en terminal de stockage
StanlowSuèdeShell233Accord de vente avec Essar Oil (Inde)
LindseyRoyaume UniTotal221Processus de vente suspendu faute de repreneur
CorytonRoyaume UniPetroplus220En vente
PembrokeRoyaume UniChevron210Vendue à Valero (Etats-Unis)
LavéraFranceIneos210Vendue à PetroChina (Chine)
GrangemoutRoyaume UniIneos200Vendue à PetroChina (Chine)
Petit-CouronneFrancePetroplus154En vente
DunkerqueFranceTotal137Transformation en terminal de stockage
Milford HavenRoyaume UniMurphy Oil130En vente
TeesideRoyaume UniPetroplus117En vente, doit être transformée en dépôt de stockage
HamburgAllemagneShell110En vente ou transformation en terminal de stockage
BerreFranceLyondellBasell105En vente
IngolstadtAllemagnePetroplus100Vendue à Gunvor (Chypre)
ReichstettFrancePetroplus85En vente, doit être transformée en dépôt de stockage

Comment expliquer ce décalage entre l'offre et la demandé de produit raffinés ? "Historiquement, chaque pays a voulu disposer de ses propres capacités", explique Constancio Silva, expert du raffinage à l'Ifpen. Dans les pays émergents, la construction de nouvelles raffineries suit l'évolution de la demande de pétrole dans ces mêmes pays. Et elle explose : +18% au Qatar en 2010, +10,4% en Chine ou +9,3% au Brésil, selon les chiffres du BP statistical review.

Du coup, les investissements fleurissent : en 2012, selon l'Agence internationale de l'énergie, 2,4 millions de tonnes  de capacités de raffinage viendront encore s'additionner à celles existantes . A Jieyang, dans la province du Guangdong en Chine, une nouvelle raffinerie d'une capacité de 20 millions de tonnes annuelles sera, elle, opérationnelle en 2016. L'Arabie saoudite et Abu Dhabi développent eux aussi d'importantes infrastructures destinées à produire des carburants à très faible teneur en soufre, qui viendront directement concurrencer les raffineries européennes dès 2014.

raffinage
A l'exception des Etats-Unis, toutes les zones affichent un excédent chronique de capacité de raffinage. © JDN

Problème supplémentaire en Europe : le déséquilibre entre l'offre et la demande de gazole. Les raffineries produisent de l'essence en excédent mais doivent importer du diesel, du fait de la politique de "diésélisation" du parc automobile (60,1% en France en 2010 contre 4,7% en 1980).

Convertir des unités pour mieux coller au marché ? "Beaucoup trop coûteux", lâche Constancio Silva, pour qui cette option n'est pas "viable économiquement".

Difficile donc d'envisager un déblocage de la situation. L'Union française des industries pétrolières (UFIP) estime que quinze raffineries sont à vendre ou à fermer en Europe et dénonce aussi  les "charges supplémentaires" qui plombent l'activité (taxes, réglementation environnementale...).

La plupart des grands groupes pétroliers préfèrent pour l'instant garder l'ensemble de la filière, "pour des questions d'image et de maîtrise de la distribution", d'après Constancio Silva. Mais pour combien de temps ? "La stratégie actuelle [...] qui consiste à se désengager des activités avales semble se généraliser et répond à une perte de confiance durable des investisseurs dans les activités de raffinage", note l'Ifpen dans son rapport 2011. Et de conclure : "Politiquement il vaut mieux vendre une raffinerie que de l'arrêter".

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