Vendre à perte, la clé de la compétitivité française ?

Bien de l'encre a coulé sous les ponts depuis que Louis Gallois a appelé de ses vœux ce fameux "pacte pour la compétitivité de l'industrie française. Le constat dressé par le patron qualifié de "stratège" par le Premier Ministre est sans appel: "la cote d'alerte est atteinte".

"750.000 emplois industriels ont été perdus en 10 ans, le déficit du commerce extérieur de la France s'est creusé pour atteindre 70 milliards d'euros en fin d'année dernière et la baisse du taux de marge et de la capacité d'autofinancement des entreprises grève leur politique d'investissement et d'innovation". Ces mots sont ceux de Louis Gallois, dans la lettre adressée au Commissaire Général à l'occasion de la remise de son rapport sur la compétitivité de l'industrie française. Une lettre restée… lettre morte ?
Bien de l'encre a coulé sous les ponts depuis que Louis Gallois a appelé de ses vœux ce fameux "pacte pour la compétitivité de l'industrie française. Le constat dressé par le patron qualifié de "stratège" par le Premier Ministre est sans appel : "la cote d'alerte est atteinte". Cette simple assertion aurait du faire bondir n'importe lequel des chefs de gouvernement au monde. Au lieu de cela : exit, le choc de compétitivité, au risque de froisser l'aile gauche de la majorité tandis que EELV, le PCF et les Mélenchonistes commencent à maugréer. Au mieux, donc, ce sera une pichenette de compétitivité. L'allègement de la fiscalité sur les entreprises équivaut à peine à 2% de la dépense publique totale. Il n'empêche, Jean-Marc Ayrault a "pris la mesure" du diagnostic dressé par "le
rapport le plus sévère, le plus implacable sur le décrochage de notre économie et notre industrie depuis 10 ans".
Interpellé par la gravité de l'enjeu, le premier Ministre a tout de même témoigné d'une prise de conscience qui, gauche et droite confondues, a cruellement fait défaut aux décideurs politiques depuis que la mondialisation est un état de fait : "redonner des marges à nos entreprises est une nécessité, une ardente obligation", a proclamé Ayrault. Mais la prise de conscience est tardive. Au début du mois de février, on apprenait que 1.000 fermetures d'usines et 122.000 suppressions de postes industriels avaient été recensées au cours des trois dernières années. Tous les secteurs sont touchés, y compris ceux qu'on croyait "pleins aux as". En témoigne la débandade des effectifs dans le secteur pharmaceutique qui enregistre pour sa quatrième année consécutive des pertes d'emplois combinées aux coupes drastiques dans les budgets de R&D. L'industrie française, indique le rapport Gallois, a ainsi perdu deux millions d'emplois en trente ans.

Mais l’État s'entête à laisser ses entreprises s'enliser et perdre des litanies d'appels d'offre, caché derrière sa position officielle : les entreprises françaises sont innovantes, donc tout devrait bien se passer. La compétitivité-prix médiocre de la France provient en grande partie du poids de sa fiscalité, et la question demeure : quelle assistance l’État fournit-il à ses entreprises innovantes en contrepartie de la lourde fiscalité qu'il leur impose ?  La réponse : pas grand-chose. Les responsables politiques ne comprennent pas bien ce à quoi ils ont affaire : en l'état actuel, la France ne peut plus vendre au niveau mondial.  Ou plus précisément, elle le peut, mais au prix de conditions économiques peu soutenables. Résultat: la part de marché des exportations françaises en Europe a perdu trois points entre 2000 et 2011, creusant le déficit de la balance commerciale jusqu'au niveau historique de 71,2 milliards d'euros.
Et lorsque l'industrie française gagne des parts de marché, c'est parfois à perte. Comme le démontre le rapport Gallois, se fondant sur les chiffres de l'Insee: "afin de conserver des prix compétitifs, les industries françaises ont été contraintes de rogner leurs marges, qui ont baissé de 30 % à 21% sur la période 2000-2011, alors qu’elles progressaient de 7 points en Allemagne". Or, ces marges sont déterminantes dans le positionnement-prix et la capacité des entreprises à réaliser de l'investissement productif. Plus grave, à l'heure où la contraction du crédit empêche certaines entreprises d'honorer les commandes qui leur sont adressées, "cette évolution a eu pour conséquence de dégrader leur taux d'autofinancement ". Alors peut-être l’État français a-t-il instauré des "amortisseurs" permettant de compenser leurs efforts de développement? Non plus. "5,4 % des entreprises industrielles allemandes ont bénéficié d’un financement public au titre de la R&D, en 2008, contre 1,4 % des entreprises industrielles françaises", d'après le benchmark réalisé par l'Institut Thomas More en 2012. Difficultés croissantes d'accès au crédit des banques, matraquage fiscal, chasse au capital-investissement, et soutien public à l'investissement en berne… La messe est dite.
 

Une obstination coupable 

Le gouvernement Hollande, comme celui qui l'a précédé, persiste à tout miser sur cette fameuse compétitivité hors-prix, ce qui se résume à « débrouillez-vous ».  Or, il est essentiel que les responsables économiques comprennent que même la compétitivité hors-prix a un coût. Il est donc temps pour les décideurs politiques français de réintégrer un élément crucial dans l'équation industrielle et commerciale: une activité qui ne génère pas de marge suffisante ne génère pas de bénéfice, et n'a donc aucune chance de créer de l'emploi et de l'innovation durablement. Si Gallois sonne "l'alerte", selon ses termes, c'est bien parce que même nos fleurons sont en danger.
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Depuis deux ans, la France a perdu des appels d'offres internationaux aussi importants financièrement - ils se chiffrent en milliards d'euros - que symboliques industriellement", pouvait-on lire dans une enquête du quotidien Le Monde. "Ils affectent des secteurs censés représenter le meilleur du savoir-faire français, des avions de combat multirôles Rafale aux centrales nucléaires EPR d'Areva en passant par les TGV Alstom-SNCF." Parfois, des rabais consentis à hauteur de 30% ne suffisent pas à être compétitif. La SNCF, aux reins pourtant financièrement solides, a même reconnu être allée "au plus loin de sa marge de manœuvre financière". Alors quand on parle à Pierre Gattaz, Président du Groupement des Fédérations Industrielles, du sacro-saint crédit d'impôt de 20 milliards, il tranche: "Avec ce pacte, le gouvernement a compensé les hausses de prélèvements des dernières années et on est revenu à la situation de 2008, pas plus." 

Le buisson qui cache la forêt 

Face au démantèlement de notre industrie de pointe, on nous brandit quand-même l'exemple d'un secteur aéronautique français qui rayonne. Ce que le PDG d'Airbus, Fabrice Brégier, tempère poliment: la filière hexagonale est confrontée à " des situations compliquées liées au financement de leur trésorerie pour faire face à une situation -favorable par ailleurs -de croissance"! On nous explique aussi que l'industrie pharmaceutique s'en remettra, sans tenir compte du fait que la politique de déremboursement engloutit les marges des labos contraints d'externaliser leur production et leur R&D à l'étranger, à l'instar d'AstraZeneca l'été dernier. Il y aussi la construction d'Iter, ce projet de réacteur à fusion nucléaire dans la région d'Aix-en-Provence.
On s'émerveille devant les quelques contrats remportés par les industriels français auprès du consortium international, occultant par la même occasion que la filière nucléaire est, aux dires de commentateurs, "en totale déconfiture".
A tel point  que le gouvernement, dans l'urgence, se précipite au chevet des entreprises muni d'un fonds de modernisation pour les PME de la filière de… 133 malheureux millions d'euros. Une maigre consolation, au final, et surtout un réveil un peu tardif de l'Etat qui découvre,  pantois, que le nucléaire français représente environ 450.000 emplois directs et indirects. Raison suffisante, donc, pour redresser son niveau de compétitivité et faire du projet Iter la vitrine du savoir-faire français. Mais la dotation du fonds ressemble à une farce, qui n'est par ailleurs pas du goût des anti-nucléaires y percevant "
une oeillade aux grandes entreprises du nucléaire et à leur lobby, décidément puissant". La décroissance, le chômage et les bougies, c'est quand même plus "écolo" qu'Iter. Arnaud Montebourg et Delphine Batho finiront bien par l'accepter. 

Le premier adversaire de la France, dans la mondialisation, c'est l'Etat

Réussira-t-on un jour à expliquer simplement à la classe politique pourquoi les industriels tirent, à bras raccourcis, la sonnette d'alarme ? Jean-Michel Bezat a clairement édicté leur problématique: "Ces échecs ont pour point commun un prix jugé trop élevé par le client. Même aux Emirats arabes unis et en Arabie saoudite, dont les coffres débordent de pétrodollars. Car la politique fait parfois oublier aux dirigeants français que ces grands contrats s'inscrivent surtout dans des relations commerciales. Les industriels hexagonaux ont sans doute raison d'invoquer des aides d'Etat rendant les offres de leurs concurrents plus attractives." 

Certes, le savoir-faire industriel français est suffisamment avancé pour surmonter le handicap du coût de sa main d’œuvre, mais à la seule condition de recevoir le soutien de l’État lorsqu'il est nécessaire. L’État ne peut continuer à peser si fort sur les entreprises innovantes de France et les laisser choir lorsque vient le moment de renvoyer l'ascenseur. Sans quoi l’État retombera dans les errances du Moyen Âge, lorsque l'on saisissait, aux fermiers incapables de régler leurs impôts, leurs outils de travail, les empêchant ainsi de gagner assez d'argent à l'avenir pour payer leurs impôts.... Jean-Michel Bezat évoquait le refus de Nicolas Sarkozy de "voir la France devenir dans 50 ans un musée à la gloire passée de son industrie aéronautique et spatiale". Et de conclure, avec peu d'enthousiasme: "La menace est la même pour les fleurons du ferroviaire et du nucléaire".

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