Les clusters d’innovation : nouvelle forme d’open innovation

Les « regards croisés » d’entreprises différentes sur leur « client partagé » sont un formidable gisement d’innovation et de création de valeur économique pour chacune d’entre elles.

Ces dernières années ont vu l’apparition des premiers clusters d’innovation multi-clients. En 2013, InProcess a par exemple monté le cluster InHome sur l’avenir de l’habitat. Il réunissait Carrefour, Orange, La Poste, Pernod Ricard, Kingfisher, le Groupe SEB et Legrand en partenariat avec Dominique Desjeux, anthropologue, professeur d’anthropologie sociale et culturelle à l’université Paris Descartes et spécialiste de la consommation.
Ces entreprises se sont réunies pour partager leurs « regards croisés » sur ce que j’appelle leur « client partagé ». Car en dépit de ce que nombre d’acteurs ont en tête, elles partagent le même client.
Ces clusters leur offrent de s’extraire de leurs enjeux propres et d’acquérir ensemble de la connaissance sur leurs clients dans leur contexte de vie réelle. Elles laissent une approche par la marque pour adopter une approche anthropologique, « user-centric ». Elles découvrent ainsi les vrais problèmes que rencontrent leurs propres clients dans certaines situations observées in situ.
L’intérêt à s’inscrire dans cette démarche est de détecter de façon purement agnostique les irritants et les leviers que rencontrent réellement les utilisateurs dans leur quotidien et de construire ensemble des pistes d’innovations concrètes.

Avoir le courage de regarder le monde tel qu’il est

Cette démarche implique parfois pour les entreprises un désenchantement au départ de l’aventure, par la confrontation avec la vie. La famille Ricoré n’existe pas ! Les petits déjeuners de la réalité ne cadrent pas avec ceux que l’on voit dans les publicités. Pourquoi ? Parce que la cuisine est trop petite, parce que les membres du foyer ont des horaires de vie désynchronisés, parce que les parents utilisent la salle de bain pendant que les enfants prennent le petit-déjeuner et parce qu’on n’a pas forcément envie de discuter le matin !

Un nouveau regard qui révèle les vrais besoins d’innovation

Le cluster d’innovation produit le décentrement du regard de l’observateur sur le consommateur-utilisateur. Ainsi les membres partenaires du cluster InHome ne se focalisent plus seulement sur leurs clients et leurs lignes de produits mais sur des personnes en situation qui forment un système d’actions régulant des pratiques et usages de la vie quotidienne. À partir d’une approche inductive, cette méthodologie d’observation dévoile les pratiques et rituels du quotidien et fait prendre conscience des tensions à lever. Celles-là même qui deviennent de formidables gisements d’innovation.

Sortir de l’approche ‘entreprise-centrique’ pour trouver les vrais gisements de valeur économique

Après avoir appréhendé le quotidien des utilisateurs partagés, les acteurs du cluster se mettent dans la peau des autres participants, avant de revenir plus tard aux enjeux particuliers de leur société.
Les sociétés partenaires partagent « un moment lieu » où leurs représentants « vivent la vie » des autres professionnels du cluster. Cela n’est pas anodin, il s’agit de sortir d’une approche naturelle très « entreprise-centrique ». Ce croisement des regards facilite l’identification d’opportunités d’innovations concrètes et la création collaborative de solutions pertinentes lors des workshops jalonnant le projet.
L’adoption de cette démarche atteste d’une envie croissante des responsables marketing, design, études ou innovation à partager des pratiques, des savoir-faire, des outils usités d’une entreprise à l’autre. La remise en question de leurs réflexes sur leur consommateur est non seulement légitime mais aussi valorisée. C’est une occasion de prendre du recul par rapport à son propre travail.
L’enjeu de cette démarche de décloisonnement des regards est donc également d’ordre prospectif : voir plus, plus loin et plus rapidement.

C’est la naissance de nouveaux modèles : expérientiels et économiques

Les solutions imaginées in fine par les différents partenaires sont de natures hybrides et c’est là tout leur intérêt. Elles constituent une agrégation de services (ou suites servicielles) au sein desquelles l’association de plusieurs industries répond vraiment aux contraintes et aux attentes des utilisateurs finaux dans une situation de vie donnée.
L’innovation de demain devra-t-elle se plier à ces exigences d’ouverture ou de coopération pour être véritablement impactante ?
Il est de plus en plus compliqué d’innover seul. L’essor d’une économie collaborative et d’une économie de la fonctionnalité pousse les entreprises à concevoir une offre d’une autre nature, hybride et métis, où la recherche du ‘mieux être’ du consommateur alimente le business des entreprises et non l’inverse.
Le cluster d’innovation est un de ces lieux de rencontres qui favorise l’open innovation dans une démarche d’économie positive.
Une société où les entreprises et institutions se placent à côté de leurs consommateurs et concitoyens et acceptent d’élargir leur champ de vision, est une société qui bouge. C’est une société qui pratique une innovation plus juste pour tous.

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