Crowdlending : les investisseurs institutionnels prennent le pouvoir

Les plateformes françaises s'ouvrent une à une aux investisseurs professionnels. Bientôt, ils pourraient représenter la majorité des montants prêtés.

Financer les entreprises locales et permettre aux particuliers de pouvoir investir dans ce créneau jusque-là réservé aux banques pour faire fructifier leur épargne. C'est la promesse initiale des plateformes de crowdlending. Pourtant, dans quelques années, le financement par la foule ne sera probablement plus qu'un infime reliquat de leur activité.

Aux Etats-Unis, le ténor du secteur fondé par le français Renaud Laplanche, Lending Club, a commencé à financer des entreprises en se reposant à 100% sur des prêts de particuliers. Mais à partir de 2011, la plateforme a ouvert ses portes à des investisseurs institutionnels : groupes d'assurance, fonds de pension… Résultat, dès 2014, 77% des montants prêtés sur la plateforme provenaient de ces acteurs. Une tendance qui ne semble pas prête de s'essouffler : JP Morgan vient d'annoncer le rachat pour un milliard de dollars de prêts sur Lending Club.

Source : Lending club © JDN

En France, les plateformes de crowdlending n'ont pour la plupart d'entre elles pas encore suivi le même chemin car le marché y est bien moins mature – Lending Club s'est lancé en 2007, le pionnier français Unilend en 2013. La plupart ne proposent en fait même pas encore aux institutionnels d'investir sur leur plateforme.

Groupama prête 100 millions d'euros sur 4 ans sur Unilend

Unilend, qui fonctionne depuis son lancement sur le principe des bons de caisse émis par les TPE (et non pas sous forme de contrats de prêt, introduits plus tard par la création du statut d'Intermédiaire en Financement Participatif), a annoncé en janvier 2015 que Groupama allait prêter 100 millions d'euros sur quatre ans sur sa plateforme.  L'assureur s'est cependant engagé à ne pas dépasser 20% du montant prêté à chaque entreprise.

Outre Groupama, 200 entreprises prêtent sur Unilend. Mais les institutionnels ne représentent aujourd'hui que 15% du montant global, tandis que les 8 500 particuliers prêteurs actifs complètent les montants.

Une proportion bien loin de celle d'un des derniers arrivés sur le marché, en mars 2015, avec une énorme puissance de frappe, Lendix. Alors que les autres plateformes revendiquent avant tout une approche de financement par la foule, Olivier Goy, fondateur de la start-up qui a déjà levé 13,5 millions d'euros, ne s'en cache pas : "Nous faisons appel aux institutionnels de manière massive dès le démarrage, car c'est de là que viendra la croissance et c'est ce qui nous permettra de financer plus de dossiers."

Lendix repose d'une part sur son statut d'IFP, qui permet à des particuliers de prêter jusqu'à 1 000 euros par projet, et d'autre part sur un fonds de titrisation dans lequel investissent à partir de 30 000 euros particuliers avertis (éligibles sur critère de fortune ou de connaissance technique), family offices (comme Decaux Frères Investissement) et institutionnels (le mutualiste Zencap, la banque Wornser, de grandes entreprises cotées…). 3 627 prêteurs individuels sont recensés sur la plateforme et en moyenne 161 participent sur chaque projet mais ils ne représentent que 15,5% des montants prêtés. Les institutionnels au sens large (avec family offices et particuliers avertis) prêtent donc l'écrasante majorité des montants.

Répartition des montants prêtés sur Lendix depuis son lancement
Rang Type de prêteur Part des des montants
1 Institutionnels 35,38%
2 Family offices 35,21%
3 Particuliers 15,45%
4 Particuliers avertis 13,96%

Lendix pourrait bien être précurseur d'une tendance qui va se généraliser dans les années à venir. Lendix et Unilend ne sont déjà plus les seules plateformes françaises ouvertes aux institutionnels. Lendosphere accepte depuis novembre les financements des personnes morales et "attend une très forte mobilisation de leur part en 2016, notamment lorsqu'il s'agit de financements importants".

Et d'autres acteurs vont suivre leurs traces : Finsquare ambitionne de financer 30% des montants par un fonds en 2016. "Le grand public doit encore être évangélisé, explique Polexandre Joly, cofondateur. Recourir à des institutionnels offre la possibilité d'attendre l'atteinte du mass market." D'ici trois ans, il espère que 90% des emprunts seront financés par un fonds. "Toutes les plateformes de crowdlending américaines et britanniques avec un focus court terme comme le nôtre et des crédits de un à 24 mois (Ondeck, Kabbage...) sont 100% orientées institutionnels."

Même son de cloche du côté du fondateur de Bolden, lancé en mai 2015. Gérant de fonds à la City, à Londres, pendant dix ans, Tristan Grué décèle l'énorme potentiel de l'ouverture aux institutionnels. "C'est un modèle très intéressant qui peut nous permettre de mettre en place une place de marché qui finance l'économie réelle le plus rapidement possible et dans les meilleures conditions." L'introduction des institutionnels aura lieu en 2016 sur Bolden, avec un objectif de 50% des montants abondés dans un premier temps. "Mais à terme la proportion s'inversera", prévoit le CEO.

L'argent d'un institutionnel coûte moins cher

Certes, l'arrivée des institutionnels permet aux plateformes de développer une force de frappe plus importante et de financer plus de projets, en attendant que le marché des particuliers ne s'évangélise… Mais surtout, il est bien moins coûteux d'acquérir l'argent d'un institutionnel, qui prête de gros montants, que de particuliers. "Cinq à dix fois moins cher", selon le fondateur de Bolden.

Pour autant, toutes les plateformes n'accueillent pas les institutionnels à bras ouverts. "On vient du crowdunding, pas de la finance", souligne Vincent Ricordeau, fondateur de Kisskissbankbank, HelloMerci et de la plateforme de prêt Lendopolis. Pour l'instant, cette dernière, lancée l'an dernier, est réservée aux particuliers.

"Pour moi Lendix n'est pas une plateforme de crowdlending, c'est un fonds de titrisation"

"Je reconnais que les institutionnels peuvent être un relais de croissance et nous apporter une crédibilité et nous les laisserons entrer sur la plateforme à un moment ou à un autre", ajoute-t-il. Le fondateur s'est en fait donné deux ans pour connaître le taux de défaut de Lendopolis avant de franchir le pas. "On réservera une part de 30 à 40% sur chaque projet aux institutionnels, pas plus, car nous voulons que la majorité des fonds continue de provenir de particuliers." Loin de l'esprit Lendix, donc. "Pour moi Lendix n'est pas une plateforme de crowdlending, c'est un fonds de titrisation", assure d'ailleurs Vincent Ricordeau.

Un avis partagé par Nicolas Lesur, CEO d'Unilend : "Notre logique est opposée à celle de Lendix, qui est quasiment un fonds de dettes qui s'ouvre un peu à des particuliers. Nous, nous construisons une marketplace sur laquelle tous types de prêteurs peuvent intervenir." Il est convaincu que le marché des particuliers est encore en pleine croissance et qu'il peut s'y adosser – Unilend enregistre d'ailleurs 700 nouveaux prêteurs par mois en ce moment. "Au Royaume-Uni, la plateforme Zopa ne prête quasiment qu'à des particuliers et a très bien réussi, donc c'est possible, analyse-t-il. Je ne dis pas qu'on n'arrivera jamais à 80% d'institutionnels, mais si cela arrive, cela voudra dire que l'on enregistre des volumes énormes et que l'on est déjà très présent sur le secteur des particuliers." La plupart des plateformes françaises prévoient en tout cas un seuil réservé aux particuliers pour qu'ils aient accès aux prêts et ne soient pas lésés.

Risque de spéculation et versatilité

Mais si certaines plateformes traînent encore un peu des pieds, c'est que l'arrivée d'institutionnels présente également des risques pour leur business. "Les institutionnels ont le même défaut que la finance traditionnelle : irrémédiablement cela peut créer une bulle, de la spéculation. On n'est pas à l'abri d'observer les mêmes dérives sur le lending que sur les subprimes", se méfie Vincent Ricordeau, de Lendopolis.

Autre inquiétude : la versatilité des institutionnels. Si l'un d'eux représente une grosse proportion des montants prêtés et qu'il quitte la plateforme, la gestion de l'actif et du passif (nombre d'entreprises en recherche de prêts et prêteurs) peut s'en voir bouleversé, tout comme la croissance globale de la plateforme.

 

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