Blockchain : comment IBM a mis la main sur le projet Hyperledger

Porté par la fondation Linux, ce projet open-source pourrait démocratiser la blockchain bien au-delà du secteur de la finance. Un marché considérable qui aiguise les appétits.

En s'appuyant sur le projet Hyperledger, qui fédère de nombreux membres autour de la fondation Linux, IBM est en train de monter en puissance sur la technologie blockchain et de s'assurer une place de choix dans ses futures applications.

Lancé fin 2015, le projet Hyperledger a pour but de créer des "distributed ledgers", des blockchains privées ou consortiums, utilisées dans le secteur privé (lire : "Blockchain publique, privée, consortium… Quelles différences ?" du 10/06/16). Contrairement au consortium R3, créé un an plus tôt et concentré uniquement sur les applications bancaires et financières, Hyperledger ne se restreint à aucun secteur. Le code peut permettre de créer des blockchains destinées à des domaines très différents : santé, IoT, logistique, culture… Surtout, Hyperledger est depuis le début en open-source et se revendique d'un esprit communautaire : "open-source, open-standard, open-gouvernance".

IBM est l'un des principaux contributeurs de code d'Hyperledger

IBM fait partie des membres fondateurs d'Hyperledger, aux côtés d'Intel, Cisco, Accenture ou J.P.Morgan par exemple. Tous se sont acquittés d'une cotisation de 250 000 dollars pour faire partie des comités de pilotage. Mais l'éditeur de logiciels a progressivement pris un ascendant sur la fondation. D'abord, parce que c'est le plus gros contributeur de code. "IBM est l'un des principaux contributeurs de code d'Hyperledger", se félicite Luca Comparini, responsable blockchain chez IBM France. La société a commencé par apporter, en décembre dernier 44 000 lignes de codes issues de son lab de recherche fondé en 2013. Et des "dizaines voire centaines de personnes en interne continuent de travailler sur le code", assure Luca Comparini.

"IBM a vraiment pris le pas sur le développement du projet", confirme Alexandre Stachtchenko, cofondateur de Blockchain France et de l'association Chaintech. La plupart des nouveaux projets techniques, comme la création d'un moteur de recherche pour la blockchain, sont portés par au moins un collaborateur d'IBM."

Certes, IBM n'est pas ultra-dominant dans la gouvernance - deux membres sur 16 dans le comité de pilotage et trois sur 11 dans le comité technologique, tout de même. Mais les ressources considérables attribuées par le géant pour développer Hyperledger ont fait de lui le leader officieux du projet. "Lors du hackathon lancé par Blockchain France en juin, trois équipes ont travaillé sur Hyperledger, se souvient Alexandre Stachtchenko. Une vingtaine de collaborateurs d'IBM étaient présents pour encadrer et aider les participants."

La généralisation d'Hyperledger est primordiale pour qu'IBM puisse en exploiter sa connaissance 

Si IBM a décidé de transmettre ses connaissances au projet open-source, c'est que l'entreprise s'est rapidement rendue compte qu'elle avait besoin d'un consortium pour pousser l'adoption de sa technologie. "La dimension de standardisation est primordiale, reconnaît Luca Comparini. Il est important que la technologie sur laquelle nous travaillons soit adoptée par une large communauté. Travailler sur Hyperledger est un investissement pour le futur : nous apportons de la valeur à la communauté et à terme IBM sera dans une très bonne position pour aider ses gros clients à se transformer en adoptant la technologie."

Pour IBM, en effet, la valeur ne réside pas dans le code en open-source, mais dans la maîtrise de la technologie. "Hyperledger est plus compliqué à appréhender qu'Ethereum, par exemple", reconnaît Luca Comparini, quand on lui fait remarquer que deux des trois équipes qui ont commencé à travailler sur Hyperledger lors du hackathon de Blockchain France ont finalement abandonné pour recommencer sur Ethereum. Et ce sont bien sûr les acteurs qui maîtrisent le mieux la technologie qui pourront le mieux monétiser leurs connaissances par la suite…

IBM travaille sur un projet KYC basé sur Hyperledger avec le Crédit Mutuel Arkéa

La gouvernance d'Hyperledger se base sur des décisions prises par son comité de pilotage technique. Le code étant open-source, n'importe quel acteur –membre premium, membre "observateur" ou même non-membre- peut créer une blockchain privée en se basant sur Hyperledger pour une application donnée. Mais IBM est incontestablement le plus actif sur le sujet.

La société a lancé plusieurs projets basés sur Hyperledger –en signant des contrats à son compte, bien sûr, et pas au nom d'Hyperledger : un cas d'usage sur le KYC (know your costumer) lancé au second semestre avec le Crédit Mutuel Arkéa en France, un autre sur le trade finance avec Bank of America, HSBC à Singapour et UBS en Suisse, des projets logistiques avec des transporteurs, un partenariat avec Walmart pour la traçabilité alimentaire en Chine, un groupe de travail sur l'e-santé… "A terme, si la technologie Hyperledger perce, IBM sera l'un des seuls acteurs si ce n'est le seul à pouvoir vraiment manipuler le code et créer des applications", affirme Alexandre Stachtchenko.

Car bien sûr se pose la question de l'adoption du standard Hyperledger par le plus grand nombre. "Je pense que plusieurs technologies subsisteront, selon les cas d'usage", assure Luca Comparini. Et même le consortium  concurrent R3 en est conscient : il est lui-même membre d'Hyperledger pour en suivre les avancées et avoir son mot à dire sur son évolution. Preuve que la stratégie ouverte est primordiale pour développer toute technologie blockchain, R3 vient d'ailleurs d'annoncer le passage de son projet Corda en open-source… et le don du code à Hyperledger. De quoi diminuer la suprématie d'IBM sur le projet, peut-être ?

 

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