Jeremy Allaire (Circle) "Notre objectif est d'être disponible dans tous les pays de l'UE d'ici fin 2017"

La start-up américaine spécialisée dans le transfert d'argent entre particuliers se lance officiellement en France. Son président dévoile sa stratégie et détaille son business model.

Vous lancez officiellement Circle en France aujourd'hui. Quelles sont vos ambitions sur ce marché et plus largement en Europe ?

Jeremy Allaire, cofondateur et président de Circle. © Circle

L'Europe est une pièce importante de notre stratégie. Nous nous sommes lancés sur le marché britannique en mai 2016, avant de rendre le service disponible dans une quinzaine de pays, dont la France, l'Italie et l'Allemagne. Mais nous n'avions pas encore investi en marketing pour le promouvoir. Notre volonté était en effet d'être certain que le service fonctionne parfaitement avec les différentes cartes de crédits d'un pays avant. Malgré tout, nous avons connu une très forte croissance dans nos plus gros marchés européens, sans même avoir investi en publicité. Notre objectif est désormais d'être disponible dans tous les pays de l'UE d'ici la fin de cette année.

Pouvez-vous nous présenter le concept de Circle ?

Circle est une application de paiement social entre particuliers. Lorsque nous avons créé la plateforme en 2013, notre conviction était que l'argent allait se digitaliser comme n'importe quel autre type de données. Nous voulions créer une sorte de "WhatsApp de l'argent", qui permettrait d'envoyer et de recevoir de l'argent de la même manière que des SMS. Circle peut par exemple être utilisé pour rembourser un ami ou un groupe d'amis. Le service ne prélève aucune commission et fonctionne dans plusieurs devises. Nous sommes basés à Dublin, même si la majorité de nos employés se trouve aux US.

Vous avez annoncé en juin dernier la gratuité des paiements interdevises, pourquoi cette décision ?

Notre objectif a toujours été de permettre à nos utilisateurs d'envoyer de l'argent gratuitement. Le fonctionnement de notre infrastructure est désormais plus mature, ce qui nous a permis de prendre cette décision forte. Nous avons donc retiré tous les frais et commissions sur les transferts et je pense que les autres acteurs du secteur n'auront pas d'autre choix que de le faire également s'ils veulent rester compétitifs. Car de la même manière qu'envoyer un email est complètement gratuit, aucune entreprise ne pourrait aujourd'hui créer un service email qui serait payant.

Quelles technologies avez-vous utilisé pour développer Circle ?

"En août, nous avons échangé pour 2 milliards de dollars de "crypto-assets""

La technologie la plus fondamentale est celle de la blockchain. Celle-ci a permis une vraie rupture dans la manière de stocker et de transférer des valeurs mais aussi de sécuriser des transactions à travers le monde. Si vous y pensez, l'argent n'est rien d'autre que de la data et les banques ne sont que des opérateurs qui gèrent ces valeurs en les enregistrant et en les synchronisant dans différentes bases de données. Ces établissements financiers ont toutefois des obligations comme de protéger leurs clients contre les fraudes ou de lutter contre la criminalité. L'une des principales raisons pour laquelle ces frais existaient par le passé était que toutes ces opérations nécessitaient des moyens humains, et donc coûtaient cher. Avec Circle, tout ce processus est automatisé puisque ce sont des robots qui identifient les risques.

Comment faites-vous pour limiter ces risques de fraude ?

Nous utilisons notamment l'intelligence artificielle pour essayer de comprendre si l'utilisateur est bien celui qu'il prétend être et s'il dispose de suffisamment de fonds. Ces décisions sont entièrement automatisées et prises par l'IA. Bien sûr, le niveau de vérification va dépendre du montant que vous souhaitez envoyer. Pour transférer quelques euros, il vous suffit de vous connecter avec votre compte Facebook et d'entrer votre numéro de carte de crédit. En plus des informations obtenues avec Facebook, nous allons ensuite vérifier votre identité en utilisant votre numéro de mobile.

Et pour des montants plus importants ?

Nous pouvons récolter d'autres informations vous concernant sur le web comme par exemple en regardant les différents réseaux sur lesquels vous êtes inscrits mais aussi en vérifiant votre géolocalisation ou vos empreintes digitales afin d'être sûr qu'elles ne soient pas liées à des fraudes. En cas de doute, notre plateforme peut également vous réclamer une pièce d'identité et vous demander de prendre un selfie. Nous vérifions alors votre identité grâce à la technologie du "face recognition". Enfin si nous avons des doutes plus sérieux, nos équipes, disponibles 24/24h par téléphone, sont là pour prendre le relais.

Si vous ne facturez aucun frais et commission, comment gagnez-vous de l'argent ?

"Notre but est que des centaines de millions de personnes utilisent Circle"

Nous ne tirons effectivement pas de revenus directement de notre application de paiement social. Pour faire en sorte que notre système fonctionne, nous réalisons des opérations de trading, en grande partie automatisées, sur des devises mais aussi sur des crypto-monnaies comme le bitcoin. Nous faisons cela pour être certain de disposer de suffisamment de réserves de monnaies. Au fil du temps, cette activité de trading est devenue profitable, notamment parce que le marché des monnaies digitales a connu une véritable croissance. Si bien que cette activité est devenue un moteur à cash-flow pour Circle. Rien qu'en août, nous avons échangé pour 2 milliards de dollars de "crypto-assets". Si cette activité est née naturellement, elle ne représente pas notre stratégie à long terme. Nous comptons proposer différents services aux particuliers comme des crédits et des prêts pour monétiser notre service. Nous prévoyons également d'intégrer des activités d'épargne et d'investissement.

Prévoyez-vous d'intégrer Circle dans d'autres plateformes ?

Nous rendrons Circle disponible partout où nos consommateurs interagissent. L'année dernière nous avons rendu compatible le service avec iMessage. Nous ne pensons pas que ce que Facebook propose avec ses chatbots soit la meilleure interface pour ce type d'usage. Mais si Facebook évolue et permet aux développeurs de créer des mini-app pour WhatsApp ou Messenger alors nous nous y intéresserons. De même que si l'avenir appartient aux interfaces activées par la voix, nous saurons nous adapter. Il ne s'agit là que d'une interface utilisateur, une simple couche qui se superpose à notre service.

Vous avez créé une structure distincte en Chine. Quelles sont vos ambitions sur ce marché ?

"90% de nos utilisateurs en Europe ont moins de 35 ans et 60% ont moins de 25 ans" 

Il serait irréaliste de penser que nous pourrions devenir la plateforme leader de paiement social en Chine alors que des entreprises locales comptent déjà plusieurs centaines de millions d'utilisateurs. Mais la catégorie des applications de paiement social entre particuliers est relativement nouvelle en Occident et il n'y a pas encore de véritable leader sur ce marché. Aucun acteur ne compte aujourd'hui plusieurs centaines de millions d'utilisateurs comme c'est le cas en Asie. Concrètement, nous n'avons pas encore de WeChat ou d'Alipay en Europe ou aux Etats-Unis et nous voyons là une véritable opportunité.

Quelle est donc votre stratégie ?

Nous voulons connecter les plus gros marchés occidentaux pour les relier ensuite au marché chinois. Grâce à la technologie de la blockchain, nous pouvons désormais connecter le monde entier. 

Avec l'arrivée de la blockchain et le boom des fintech, doit-on s'attendre à voir des entreprises du secteur financier mettre la clé sous la porte ?

Cela fait 20 ans que je crée des entreprises dans le web et j'ai entendu des observateurs prédire la fin de la télévision avec l'arrivée du streaming et la mort des retailers avec l'arrivée du e-commerce. La réalité est que ces changements mettent beaucoup  de temps à se produire. Regardez, l'e-commerce a une vingtaine d'années d'existence et il ne représente que 10% des ventes retail ! Cela prend du temps. Les entreprises du secteur de la finance vont continuer à percevoir leurs marges avec leurs business models, mais celles-ci se réduiront avec le temps.

Les millennials sont-ils les principaux utilisateurs de votre application ?

"Je ne pense pas que la catégorie des paiements internationaux existera encore dans cinq ans"

90% de nos utilisateurs en Europe ont en effet moins de 35 ans et 60% ont moins de 25 ans ! Si certaines personnes plus âgées ne se sentent pas à l'aise avec des services comme le nôtre et ne feront peut-être jamais confiance à une application pour gérer leur argent, ce n'est pas le cas des plus jeunes. Ces derniers apprennent, communiquent, et achètent via Internet. Pour eux, tout peut être géré par une application !

Vous avez levé un total de près de 140 millions de dollars, un nouveau tour de financement est-il prévu ? Comment voyez-vous Circle dans cinq ans ?

Une nouvelle levée de fonds n'est pas d'actualité pour le moment. Lorsque nous avons créé l'entreprise, nous savions qu'il nous faudrait du temps pour mettre en œuvre notre vision. Nous avons accompli la première étape et commencerons bientôt à générer des revenus avec les lancements des services de prêt et de crédits pour bâtir une entreprise rentable sur le long terme. Notre but sera de faire en sorte que des centaines de millions de personnes utilisent Circle. Enfin, je ne pense pas que la catégorie des paiements internationaux existera encore dans cinq ans. Personne ne dit qu'il va envoyer un "email à l'international", cela n'a aucun sens ! Il en sera bientôt de même pour l'argent.

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