Les start-up e-santé veulent ressusciter le DMP

Le nouveau dossier médical partagé vient d'être défini par décret. Si les professionnels de santé restent sceptiques, les start-up ont besoin des datas qu'il renferme.

Les acteurs français de l'e-santé comptent bien soutenir l'énième relance du dossier médical partagé (DMP), catastrophe industrielle et gouffre financier depuis son lancement en 2004. Car pour eux, la base de données centralisant les informations des patients français est une véritable opportunité de business.

"Il n'y a pas d'e-santé possible sans DMP, assure Lionel Reichardt, consultant e-health. La compréhension du parcours de soin est par exemple indispensable pour faire de la prise en charge à distance." Un avis partagé par Franck Le Ouay, fondateur de la start-up Honestica, qui travaille sur une messagerie sécurisée entre médecins et veut aboutir à terme à une base de données similaire au DMP. "Le DMP est un gros enjeu pour les start-up du secteur car c'est la matière première de toute application de santé. Les entrepreneurs ont besoin de s'appuyer sur de la data pour connaître leur cible, les patients et leurs équipes de soin, sinon le go-to-market est très compliqué. Le DMP est un élément d'infrastructure très utile pour beaucoup d'applications."

Marisol Touraine : "Les conditions sont réunies pour la réussite du DMP. Le calendrier annoncé est clair, rapide et réaliste"

Après douze années marquées par un échec cuisant, le gouvernement a décidé de réorienter le DMP. D'abord, en confiant le projet à la Cnam, alors que c'était jusqu'ici l'agence ASIP santé qui devait se charger de sa mise en œuvre. La concurrence entre les deux acteurs aura d'ailleurs freiné lourdement le déploiement...

"La Cnam a un pouvoir incitatif important pour pousser les professionnels de santé à enfin adopter le DMP et à créer des fiches pour leurs patients", se félicite Franck Le Ouay. "Cela prouve qu'il y a désormais une vraie volonté politique qui n'était pas forcément présente auparavant", renchérit Alexandre Plé, président de la commission Data et données de santé de l'association France eHeathTech et fondateur de Umanlife, plateforme de coaching santé et bien-être personnalisé. Première conséquence de ce changement : l'historique des remboursements sera désormais intégré au DMP.

Autre nouveauté : les patients pourront désormais créer eux-mêmes leur dossier, alors que la tâche était auparavant réservée aux professionnels de santé, très hostiles au DMP. Seuls 585 000 dossiers ont été créés en douze ans malgré un budget alloué de 500 millions d'euros. Un bilan durement critiqué par la Cour des comptes. Enfin, le DMP sera doté d'une fonctionnalité similaire au "blue button" américain, qui permettra aux patients de récupérer en un clic l'ensemble de leurs données de santé. "Ces deux derniers points pourraient peut-être aider au développement du DMP, le patient utilisateur faisant basculer le professionnel de santé", note Lionel Reichardt.

Généralisation au premier semestre 2017

"Les conditions sont réunies pour la réussite du DMP, assure Marisol Touraine au JDN. Le calendrier annoncé est clair, rapide et réaliste : des zones pilotes ont été définies pour déployer le DMP dès cet automne. Une généralisation est prévue au premier semestre 2017."

"Pourquoi les médecins iraient recréer un nouveau dossier alors qu'ils ont déjà toutes les informations dans leur propre logiciel ?"

Pourtant, les professionnels de santé continuent de freiner des quatre fers. "Pour eux, à terme, le bénéfice est peu visible, analyse Lionel Reichardt. Et le problème d'interopérabilité des systèmes d'information est extrêmement bloquant." La mise en place du DMP nécessite en effet que les médecins créent de nouveaux dossiers pour leurs patients et y copient fastidieusement les données déjà renseignées sur leurs propres logiciels. "La structuration des données de santé est très complexe et il est aujourd'hui impossible de les exporter de manière standardisée. Si les informations ne peuvent pas être facilement intégrées et que l'ergonomie n'est pas au rendez-vous, pourquoi les médecins iraient recréer un nouveau dossier alors qu'ils ont déjà toutes les informations dans leur propre logiciel ?", interroge Juan Sebastian Suarez Valencia, président de la commission R&D de l'association eHealthTech et fondateur du site de télé-expertise médicale Bress Healthcare.

La solution, pour lui, devrait passer par un travail sur la facilité d'accès au DMP (aujourd'hui, les médecins doivent obligatoirement se munir de leur carte de professionnels de santé pour s'y connecter), la standardisation des données et une meilleure intégration dans le quotidien des patients.

Certains acteurs e-santé en sont convaincus, la mise en place de ces améliorations et la réussite du DMP passera par leur concours. "La Cnam n'est pas la mieux placée en termes d'expérience utilisateur, note Franck Le Ouay. Or le DMP doit miser sur une ergonomie de qualité qui augmente le confort de travail des professionnels de santé." Grâce à l'API ouverte du DMP, des acteurs privés pourront bâtir des applications en surcouche. "La Cnam souhaite s'associer à des acteurs privés pour faciliter l'adoption", ajoute le fondateur d'Honestica.

Les acteurs privés vont créer des services basés sur le DMP pour le démocratiser

En créant une messagerie sécurisée destinée aux professionnels de santé souhaitant s'envoyer des comptes rendus sur leurs patients, Franck Le Ouay a déjà entamé cette stratégie : le site Lifen, testé en version béta par quelques médecins, se veut compatible avec tous les standards existants, dont notamment le protocole de l'Asip, MSSanté. "Nous construisons au-dessus une messagerie sécurisée avec une expérience plus moderne, un chat, un annuaire sécurisé… Et nous allons donc aider à développer la messagerie de l'Asip."

Or, cette messagerie sécurisée se veut une des briques précédant le DMP. "De la même manière, la Cnam a besoin d'acteurs comme nous pour démocratiser le DMP en créant de l'usage", soutient Franck Le Ouay. Alexandre Plé, fondateur du tableau de bord bien-être Umanlife, assure aussi "avoir l'ambition de se rendre "DMP compatible", pour que les données Umanlife y soient accessibles." Selon lui, le DMP est "une infrastructure, une couche basse auxquels de nombreux services pourront s'agréger." En espérant que par eux passera la démocratisation de la base de données.

 

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