Suicides au travail : décryptage sociologique

Les drames de ces dernières semaines sont-ils l'expression d'un malaise au travail ou d'un mal de vivre ? Ou bien sont-ils l'expression d'un malaise plus profond, celui de la méconnaissance du monde de l'entreprise ?

Alors que plusieurs affaires mettent au grand jour des situations extrêmes et répétées dans de grands groupes industriels français héritiers des 30 Glorieuses, certains syndicats laissent entendre que le "management serait en cause", et que ces actes désespérés seraient dus aux restructurations, à la mobilité, à la productivité ou encore à la volonté de rentabilité "des directions"... On semble oublier une autre réalité : France Telecom est passé en quelques années du statut d'une administration fonctionnarisée à une multinationale performante et présente dans le monde entier, ce grâce à quoi ses salariés (actionnaires pour la quasi totalité dans le cadre de plan d'épargne entreprise) ont pu s'enrichir (même ceux du "bas de l'échelle") tout en gardant pour les plus anciens leur statut de fonctionnaires avec emploi garanti...


Ces grandes sociétés nationales se sont érigées après la guerre comme des symboles d'un modèle social à la française : œuvres sociales dispendieuses calculées en fonction de la masse salariale (avec plusieurs milliers d'employés rémunérés pour gérer les comités d'entreprise), avancée en matière de temps de travail, de participation, de conditions de travail, de dialogue social... Une nouvelle classe d'ouvriers et d'employés est alors apparue : ceux qui ont des "privilèges" (des lois privées au sens étymologique du terme), ce qui au passage ne pose aucune question de conscience aux syndicats présents à la fois dans ces sociétés et dans celles qui n'offrent pas ces avantages.


La radicalisation des conflits sociaux de ces derniers mois avec des séquestrations, des menaces d'explosion ou de pollution par des salariés de sociétés industrielles (souvent filiales de groupes étrangers) est certainement le fruit inconscient de cette coexistence entre ces deux classes de salariés : les menaces terroristes de salariés se sentant abandonnés semblent être une forme d'expression révolutionnaire en réminiscence des têtes coupées de la Révolution Française justifiées par un différentiel de privilèges avec la classe du dessus !


La disparition d'un lien social au sein de l'entreprise
En fait, ce qui est en cause, c'est la disparition du lien social au sein de l'entreprise avec des salariés qui prônent un immobilisme social et professionnel dans des sociétés qui évoluent fortement et se mesurent au quotidien sur le plan mondial à une concurrence acharnée. Il est paradoxal de refuser le changement au sein de France Telecom alors que le cœur de métier de la société est basé sur le gain de part de marché, l'évolution des technologies, l'innovation en matière d'offre, la reprise de réseaux étrangers et la compétition internationale.
Si le fameux message de la direction de France Telecom n'est pas passé, n'est-ce pas parce que les syndicats qui monopolisent le dialogue social, ne sont eux-mêmes pas représentatifs de la réalité économique et sociale ? Les cinq grands syndicats français ne représentent que 5 % des salariés du secteur privé et 15 % des salariés du secteur public, alors qu'ils s'érigent en bastions idéologiques rigides. L'incrimination immédiate de l'entreprise et de ses "restructurations" est un peu rapide, et semble très opportuniste pour les partisans de l'immobilité économique (mais pas salariale ni même sociale), car ce qui est en cause, c'est bien le rapport de l'individu à l'entreprise et la prise en compte par celui-ci d'un environnement économique sans cesse en évolution.


Pourquoi accuser le travail (au passage, 35 heures sur les 168 que compte une semaine), alors que celui-ci est peut-être un soutien ? Le cas de cette jeune femme qui s'est malheureusement défenestrée le 11 septembre dernier ne relève-t-il pas davantage de l'aide psychologique ? Quelle doit être la responsabilité de l'entreprise dans la vie d'un individu ? Et pourquoi finalement l'entreprise aurait une responsabilité unique dans ce malaise ? Cette jeune femme n'avait travaillé que 58 jours en 2008 (ce qui signifie qu'elle en avait passé plus de 300 chez elle) ... n'est ce pas l'expression d'un système social poussé à l'extrême ? Peu de pays offrent un maintien de l'emploi et du salaire dans de telles conditions.


Les entreprises ont évolué parce que le monde a évolué, et toutes les entreprises sont en compétition sur le plan mondial : la faillite de Lehman Brothers il y a un an et de General Motors il y a six mois doit alerter sur le fait que tout reste possible dans une économie en compétition qui implique adaptabilité, mobilité et polyvalence.


La curieuse rencontre entre l'école et l'entreprise
Si l'évolution au sein de l'entreprise est  incomprise ou méconnue, c'est bien parce que la rencontre entre l'école et l'entreprise, entre les enfants et le monde du travail a lieu sur un malentendu. Dans une scolarité, on va parler de l'entreprise à deux reprises : pour la première fois, au primaire (en CM1 ou CM2) en étudiant l'exploitation des ouvriers par les patrons pendant la révolution industrielle, et au collège... en cas d'échec scolaire en évoquant une bifurcation vers "la vie active" et le monde de l'entreprise qui devient ainsi un exutoire des échecs de l'Education Nationale.


Et on voudrait que les employés ou ouvriers se sentent bien dans leur entreprise ? Mais leur processus éducatif n'a jamais abordé le travail et le monde de l'entreprise comme un monde de partage de richesses et de valeur ajoutée, et surtout comme un échange. Ce qui signifie que le dialogue social ne doit plus être l'apanage de la micro-économie, mais doit revenir dans la macro-économie par l'intégration d'une vision économique dans la politique d'éducation.


La fameuse "crise économique" a été moins visible en France qu'ailleurs en raison d'un système social (tant défendu par certains et tant combattu par d'autres) qui vient de révéler sa force en jouant un rôle d'amortisseur face à un phénomène mondial d'une rare ampleur, et en apportant une protection aux salariés des entreprises les plus fragiles. Ce système social est un équilibre instable entre une protection sociale extensive qui permet à tous de se soigner, un droit du travail protecteur, une culture française, mais aussi une compétition mondiale qui doit inciter les entreprises et leurs collaborateurs à s'adapter.


Ce ne sont pas les restructurations qui sont en cause, mais c'est bien la nécessité d'évoluer dans un monde en évolution permanente : mobilité implique polyvalence, mais ces notions sont aussi une garantie pour les salariés d'être moins touchés par de futures adaptations des organisations en place. Critiquer les restructurations tout en voulant une protection sociale, c'est accepter de se remettre en question, dans une compétition internationale, et de faire face à la réalité du travail : 1 460 heures de travail en France, à comparer aux 1 570 heures dans l'Union Européenne, aux 1 730 heures de l'Amérique du Nord et aux 1 953 heures de l'Asie. Pouvoir maintenir un faible nombre d'heures de travail, des niveaux de salaire, une protection sociale en matière de santé et de chômage tout en restant compétitifs implique des efforts des individus et des actions de progrès constantes, et un travail en commun avec les directions des entreprises. Il est urgent que le dialogue social au sein des entreprises se modernise et passe outre un monopole syndical non représentatif des salariés.

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