L’écosystème français de l’innovation : la possibilité d’un « guichet unique » ?

La France dispose d’une multitude d’accompagnements financiers, humains et matériels en faveur de l’innovation et du développement des entreprises. Et les investissements en capital-risque ont augmenté de plus de 3% en 2010. Alors comment expliquer que les différents bénéficiaires - industriels, chercheurs, PME ou start-up - aient si souvent du mal à s’y retrouver ?

L'écosystème français de l'innovation : une complexité inégalée

L'innovation ne se décrète pas. Il ne suffit pas d'augmenter les finances ou de déclarer ses intentions pour générer des transformations. Néanmoins, la mise à disposition de moyens nouveaux ou le renforcement des capacités des entreprises permettent de soutenir leurs innovations. Il existe en France de nombreux organismes de soutien à l'innovation et au moins autant de dispositifs, mais il serait difficile d'en dresser ici la liste exhaustive.

Plusieurs acteurs se distinguent cependant en fonction de leurs compétences-clés.

Tout d'abord, les acteurs liés au conseil et au financement de l'innovation, avec en tête OSEO et l'INPI au niveau national, ainsi que les Agences Régionales de l'Innovation, les Chambres Régionales de Commerce et d'Industrie au niveau local. Ces acteurs permettent d'accéder à des financements (sous forme d'avance remboursable ou de subvention) et aident les entreprises à définir une stratégie d'innovation.

On trouve ensuite les acteurs du transfert de technologie : CRITT (Centre Régional d'Innovation de Transfert de Technologie), CTI (Centres Techniques Industriels) et Plateformes technologiques qui mettent à disposition des entreprises des savoir-faire techniques et des équipements de pointe afin de les aider dans le développement et la mise au point de leur projet.

Par ailleurs, l'effort de recherche nécessaire pour innover est souvent difficile à consentir pour une PME, tant d'un point de vue financier qu'humain. Les instituts Carnot ou encore des dispositifs tels que les thèses CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche en Entreprise) permettent aux entreprises de profiter d'un effort de recherche pointu pour un investissement raisonnable.

Citons enfin les formules des contrats de recherche collaborative, où laboratoires et entreprises s'associent autour d'un développement commun. Ces outils permettent aux sociétés de monter en compétences et de développer des innovations ou des nouvelles technologies propres à augmenter leur compétitivité. Selon la nature et l'ambition du projet, plusieurs sources de financement sont envisageables : nationales (FUI, ANR, ADEME...), européennes ou régionales (PCRD, Eureka, FEDER, FSE, INTERREG...), etc.

Au total, on ne dénombre pas moins de 6000 aides aux entreprises en France, dont plusieurs dizaines d'aide à l'innovation, chacune possédant son organisme financeur et ses modalités propres. Après un tel état des lieux, on imagine aisément qu'un entrepreneur puisse se sentir démuni face à la multiplicité des acteurs et la complexité des dispositifs. L'ampleur des démarches nécessaires pour bénéficier de ces aides suffit parfois à elle seule à décourager les demandeurs, principalement les PME, disposant rarement des ressources dédiées en interne. Les plus persévérants s'engagent néanmoins dans l'aventure, seuls ou accompagnés de consultants spécialisés dans le conseil en innovation.

Les écueils de la synergie : pourquoi le guichet unique peine à exister ?

La perspective d'un guichet unique de l'innovation, appelé depuis plusieurs années par les principaux utilisateurs et bénéficiaires des accompagnements à l'innovation, rejoint les préconisations du rapport du Conseil d'Analyse Economique de 2005 et du « Livre Blanc de l'innovation » du réseau RETIS. Toutes les analyses vont dans ce sens : les acteurs de l'innovation sont incités à s'inscrire dans une démarche partenariale. Mais les dispositifs publics restent aujourd'hui épars et divers selon les secteurs, l'origine de l'innovation et la taille des entreprises concernées.

La vision de « guichet unique » qui devrait remplir le double rôle d'information et d'assistance dans les démarches d'innovation, peine à trouver un écho dans la réalité. Le guichet unique dédié à l'accompagnement des acteurs de l'innovation se heurte à de nombreux écueils :

         * une provenance disparate des aides financières :fonds européens, CIR via l’État ou encore  dispositifs régionaux (enIle-de-France, l'AIR - Aide à l'Innovation Responsable),

un manque de connaissance des différents dispositifs disponibles localement,

d'éventuels verrous politiques (guerres de clochers, enjeux électoraux,...),

*  des barrières administratives entre les différents intervenants/organismes,

* une absence de volonté politique d'apporter une véritable rationalisation des dispositifs.

D'autre part, la montée en puissance de l'innovation non technologique amène une difficulté supplémentaire, car ce type d'innovation ajoute encore une réponse différente aux besoins des acteurs.

Quelques pistes de réflexion

Si le « guichet unique » est un idéal lointain, non accessible dans l'immédiat, on peut cependant imaginer des avancées rapides, et qui feront gagner les dispositifs en efficacité.

L'enjeu de la gouvernance

Considérer l'innovation au sens large conduit à mettre l'accent sur la recherche de cohérences et de synergies entre les différents niveaux de gouvernance : local, national et supra-national (au niveau européen notamment).

Or, une enquête de l'OCDE met en évidence un problème de fragmentation des aides entre ces différents niveaux. Développer une stratégie mieux partagée pourrait amener plus de cohérence et de lisibilité aux porteurs de projets innovants.

A cet égard, la création ces dernières années dans la grande majorité des régions françaises d'Agences Régionales d'Innovation (ARI) et les réflexions menées localement sous l'impulsion de la commission européenne sur les Stratégies Régionales d'Innovation (SRI), ont suscité des espoirs, amorcé des mouvements et mis l'accent sur le besoin d'une gouvernance régionale en prise directe avec la stratégie et les réalités des entreprises.

Mettre en place des chartes de fonctionnement entre certains organismes

S'interdire de « balader » de guichet en guichet l'entrepreneur ou le chercheur qui se lance dans un projet d'innovation, tel est l'enjeu principal que devraient se fixer les acteurs de l'accompagnement de l'innovation. Lui éviter de remplir autant de dossiers, de calculer autant de modèles de coûts, de passer autant d'oraux et d'entretiens qu'il existe de financeurs, feraient tomber bien des barrières à l'entrée vers les aides à l'innovation.

Substitut au guichet unique, un certain nombre de « bonnes pratiques » peuvent rapidement être définies et consignées dans une charte engageant les différents organismes d'aide à l'innovation à collaborer au service des bénéficiaires.

Conserver la pluralité des aides, mais offrir un interlocuteur unique au niveau local

Il n'existe pas un instrument intrinsèquement supérieur aux autres mais une palette d'instruments plus ou moins compatibles avec les besoins, la stratégie et les caractéristiques de l'entreprise qui la sollicite. Continuer à proposer distinctement aux entreprises ces aides semble donc incontournable à court terme, en attendant la mise en place d'un guichet unique de l'innovation.

En revanche, la première mesure des chartes de fonctionnement que nous appelons de nos vœux pourrait consister à proposer aux entreprises d'être suivies et aiguillées par le premier interlocuteur qu'elles auront sollicité, pour leur éviter d'être renvoyées de guichet en guichet

Dans ce domaine, et à l'échelle d'un porteur de projet de création de start-up, les incubateurs jouent parfaitement ce rôle en proposant un accueil au sein de leur structure et en suggérant d'autres possibilités d'accompagnement (financier, matériel, ou encore de formation). Pour les entreprises déjà en activité, ce service n'existe pas aujourd'hui. Le premier interlocuteur sollicité devrait être en mesure de devenir le « conseiller innovation » de l'entreprise innovante et faciliter ses démarches auprès d'autres organismes de soutien.

Dans la pratique, cela requiert une meilleure connaissance réciproque par tous les acteurs de l'innovation des possibilités offertes par leurs confrères au niveau local, et la mise en place de systèmes d'information dédiés, à l'échelle des régions.

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