Du patchwork fou à la limonade : les joies de l’effectuation

Des travaux de Saras D. Sarasvathy au début des années 2000, est né le concept relatif à la logique singulière d’un entrepreneur expert, l’effectuation, où les ressources déterminent les objectifs, par opposition à l’approche causale, où l’objectif fixé initialement fixe les moyens à y consacrer.

Le Larousse donne du mot effectuation  la définition suivante: action par laquelle une chose advient à la réalité.
Pour des (futurs) entrepreneurs, effectuation fait référence aux travaux menés par l’indienne Saras D. Sarasvathy, dont la thèse de doctorat, supervisée par Herbert Simon, prix Nobel d’économie, portait sur une question en apparence simple mais essentielle : « quelle est la logique de fonctionnement d'un entrepreneur ? ».
À un panel de chefs d’entreprise experts ayant réussi en plusieurs occasions, elle ne leur demanda pas « comment avez-vous réussi ? » (la mémoire est toujours sélective) mais plutôt « face à telle situation en entreprise (toujours décrite avec précision), comment réagiriez-vous ? ».
De ces travaux, est né ce concept relatif à la logique singulière d’un entrepreneur expert, logique effectuale, où les ressources vont déterminer les objectifs, par opposition à une approche causale, où l’objectif fixé initialement fixera les moyens à y consacrer.
Plus simplement, si vous invitez quelqu’un à diner ce soir, soit vous établissez un menu et vous allez faire vos courses (approche causale) soit vous ouvrez le réfrigérateur ou le placard et vous cuisinez ce qu’il y a dedans (approche effectuale).

Les mythes que l’on abat ?

La connaissance insuffisante de la logique entrepreneuriale entraîne souvent l’émergence de mythes, tels que :
  • L’entrepreneur aime le risque. En réalité, le bon entrepreneur va d’abord définir son risque acceptable puis essayer de maximiser ses gains par rapport à ce risque.
  • L’entrepreneur démarre avec une grande idée. Sauf rare exception, l’entrepreneur n’est pas un visionnaire. La grande idée n’est pas à l’origine du projet, mais elle se développe au fil du temps.
  • L’entrepreneur est un prévisionniste. Plus que d’essayer d’anticiper le marché ou de prédire l’avenir, l’entrepreneur agit sur son environnement pour le transformer.
  • L’entrepreneur est différent. Il existe bon nombre de profils d’entrepreneurs, sans que quelques qualités exceptionnelles émergent. D’ailleurs, il existe tout une panoplie d’activités (hors entreprises) qui sont des activités entrepreneuriales. C’est donc plus une question de volonté (se lancer) que de dons intrinsèques.
  • L’entrepreneur réussit seul. En apparence ou pour le grand public, peut-être. Mais pas de réussite sans une équipe qui apporte des compétences complémentaires. L’entrepreneur est d’abord (surtout ?) un meneur d’hommes.

L’effectuation : de quoi s’agit-il ?

On résume généralement l’effectuation à quelques idées-forces, toujours imagées :

Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras (bird-in-hand principle). Quels effets possibles à partir des moyens dont je dispose ? Ces ressources sont notamment pour l’entrepreneur : ce que je suis, ce que je connais et qui je connais.
  • La perte acceptable (affordable loss principle). Plutôt que de bâtir son projet sur la base d’un retour attendu qu’il s’agit de prévoir (de rêver ? d’imaginer ?) dès le départ, il semble préférable de partir sur ce que l’on accepte de perdre dans le projet, s’il ne débouche pas.
    Être prêt à perdre quelque chose de défini pour gagner quelque chose d’indéfini.
  • Le patchwork fou (crazy quilt principle). Comme pour un patchwork, le motif final n’est pas connu à l’avance et dépend de ce qui aura été utilisé, car présent et disponible à ce moment-là. Le projet dépend donc des parties prenantes (client, fournisseur, associé, employé), de tous ceux qui apportent, volontairement, des ressources diverses. Ces nouvelles ressources ouvrent de nouvelles pistes, favorisent l’innovation et la créativité. Les parties prenantes, directement impliquées dans le projet, permettent à l’idée initiale de se développer en ouvrant de nouveaux horizons.
  • La limonade ("When life gives you lemons, make lemonade"). Il s’agit tout simplement de tirer parti des surprises. Partir sur une idée, puis en changer à la suite d’une observation, d’un contact avec un client ou d’un incident. Transformer la surprise en opportunité et exploiter les évènements de la vie.
  • Le pilote dans l’avion (Pilot-in-the-plane principle). C’est l’abandon d’une logique de prédiction (que sera le marché ?) au profit de celle de contrôle (inventons le marché). L’entrepreneur veut créer un nouvel univers.

La notion de projet viable

Le point de départ de toute entreprise, c’est l’homme. L’idée vient de la rencontre entre l’homme et un élément déclencheur (une situation originale, un accident, une rencontre, un étonnement,...). Portée par l’action (qui transforme l’idée), cette idée devient une opportunité.
La viabilité du projet sera alors déterminée par la dynamique d’engagement des parties prenantes.
Les parties prenantes jouent un rôle essentiel dans l’effectuation.  Elles apportent les moyens nouveaux au projet et définissent de nouveaux buts avec l'entrepreneur. Grâce à elles,  les moyens augmentent, comme l'ambition de l’entrepreneur. De nouveaux buts peuvent être définis. En revanche, sans partie prenante, le projet n’est pas viable et restera à l’état d’une bonne idée.
J’ai eu l’opportunité et la chance de suivre le MOOC organisé par l’École de management de Lyon, sous la responsabilité de Philippe Silberzahn et de découvrir ainsi les principes de l’effectuation. Je ne peux que vous inciter à le suivre à vote tour ou à consulter le blog de Philippe Silberzahn sur ce thème.

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