Notre avenir : numérique ? Ou humain ?

Notre avenir, c’est l’économie numérique. Taylorisme sans emploi ? A moins que nous ne choisissions l’innovation sociale ? En particulier les techniques de responsabilisation ?

Vous êtes ambitieux ? Ou l’avenir de vos enfants vous préoccupe ? Lisez cette chronique !

Refuser la déshumanisation de l’économie

Christian Kozar raconte l’histoire suivante. 1990. La RATP fait face à une crise. L’insécurité. Cercle vicieux. Agression, grève générale, négociation… Les clients et usagers commencent à se plaindre. Le sentiment d’insécurité paralyse petit à petit l’entreprise, qui vit au rythme des agressions.
Une nouvelle équipe dirigeante, à laquelle appartient Christian Kozar, vient d’arriver. Que fait-elle ? Elle attaque le problème à sa racine.
Première action : propreté. Faire effacer systématiquement les graffitis. Puis s’en prendre aux vendeurs à la sauvette qui pullulent et aux vendeurs de drogue qui se sont installés dans les stations de métro. Et surtout, faire émerger les talents. Réorganisation. Elle réduit les niveaux hiérarchiques. Elle crée des responsabilités. 

Effet colossal. La responsabilisation donne du sens à l’engagement de l’individu. Et ce sens est la source première de la performance. La RATP était le fruit de la France technocratique d’après guerre, qui a fait de nous des assistés. Or, ses employés avaient changé. Ils étaient diplômés et bien formés. Ils avaient l’ambition, justifiée, de responsabilités à la hauteur de leurs compétences. Il fallait en tenir compte. Et si le problème de la RATP de 1990 était celui de la France actuelle ? Et si elle voulait, définitivement, se débarrasser d’un modèle paternaliste qui l’étouffe ?
Or, il revient plus fort que jamais. C’est l’entreprise numérique. Des économistes à The Economist et au Financial Times, il y a unanimité. On nous parle d’un taylorisme sans emploi. Par exemple, pour l’économiste Tyler Cowen il y aura 15 % d’emplois qualifiés, et 85 % de pauvres. La classe moyenne disparaît. Une partie infime de la population possède une proportion monstrueuse des richesses collectives.
Mais, est-ce là le seul moyen de nous développer ? Non. Il y a une alternative. L’innovation sociale. La croissance par reconfiguration de la société, qui la rend plus efficace. La spécialisation, qu’Adam Smith place au cœur du capitalisme, en est un exemple. Les techniques de responsabilisation aussi.
Jean-Pierre Schmitt, professeur honoraire d’organisation au CNAM, a consacré le gros de ses travaux à ce type de techniques. Je lui ai demandé de me parler d’un de ses sujets d’intérêt : les ERA.

Une technique pour ambitieux

En fait, cet article s’adresse surtout à l’ambitieux. A celui qui veut se faire remarquer par un coût d’éclat. Cadre d’entreprise, sûrement, mais, plus encore, responsable du service public. En effet, les ERA peuvent apporter des gains de productivité radicaux.
ERA signifie « Equipes Responsabilisées sur leur Activité ». C’est une technique qui vient de loin, et porte beaucoup d’autres noms. Son principe ? Supprimer les structures de l’entreprise. Parce qu’elles sont coûteuses et rigides. Surtout, elles font qu’il y a loin entre les membres et la tête. L’entreprise ressemble à un dinosaure. Un être que la sélection naturelle n’aime pas. Avec les ERA, c’est celui qui est au plus près de l’action qui décide. Et l’organisation est à son service. Principe de la Blitzkrieg de l’armée allemande durant la seconde guerre. Principe, d’ailleurs, emprunté à Napoléon.
Imaginez une entreprise sans couches de management, contrôleurs de gestion, qualiticiens, progiciels de gestion, consultants, acheteurs, juristes… Imaginez une fonction publique sans hiérarchie, ou presque, où tous seraient au service du citoyen. Imaginez surtout que le marché soit en contact direct avec ceux qui fabriquent le produit, et que ceux-ci soient en contact direct avec les fabricants de machines… Imaginez aussi des groupes d’opérationnels de Pôle Emploi dont la mission serait de réussir coûte que coûte à  liquider le chômage. En adaptant l’offre à la demande locale. Et une organisation de Pôle emploi, et un système d’éducation professionnelle, à leurs ordres…

Responsabiliser l’équipe, pas l’individu !

Facile à réaliser ? Il existe des cultures récalcitrantes aux ERA. Certains métiers, au contraire, s’y prêtent naturellement. Le développement de logiciel, par exemple. Mais, globalement, les techniques nécessaires à la préparation et la mise en place des ERA ne posent pas de problèmes insurmontables. Mieux, elles coûtent très peu. Et la nécessité est mère de l’invention.
Comment faire ? D’abord, donner le maximum de responsabilités à ceux qui réalisent. Et leur apporter les compétences et la formation nécessaires. Intérêt évident : vous économisez les gros salaires de la technostructure, des services support et du management, et, surtout, vous avez une organisation agile et hyper innovante. Blitzkrieg.
Mais surtout, et c’est décisif, et c’est contrintuitif, c’est le groupe qui responsabilise ses membres. Oubliez les primes à la performance. Le contrat est avec l’équipe. C’est elle qui doit s’organiser pour réussir. C’est pour ses camarades que l’on devient un héros, disent les commandos.
Beaucoup de techniques ont été développées pour les ERA. Elles sont élégantes, et stimulantes. Mais nous n’en parlerons pas. Cela ferait un trop long article. Ce qui compte, c’est une question : voulons-nous une société humaine, ou numérique ?

Pour poursuivre cette réflexion

Pour un aperçu plus large des techniques d'innovation sociale (slideshare)

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