Pourquoi avons-nous peur du changement ?

Votre dirigeant vous annonce un "changement". Souvent votre première réaction n'est pas positive. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

Je suis invité à un dîner. On me demande : que faites-vous ? Conduite du changement. Les visages se ferment. Vous licenciez-des gens ? Il m’a fallu quinze ans pour comprendre pourquoi ma définition de changement n’était pas celle du reste de la société. Et pourquoi changement fait peur. Voici l’explication à laquelle j’arrive :

Et Dieu créa le marché

Cela vous surprendra peut-être, la France a vécu une histoire d’amour avec le changement. C’est le sens de "Révolution". C’est aussi les Trente glorieuses, qui ont transformé la France du tout au tout. Et si un obélisque est au beau milieu de la Place de la Concorde, c'est parce que Louis-Philippe sait que la science et le progrès, représentés par l’obélisque, sont les seules valeurs qui unissent les Français.

Mais ce n’est que récemment que le mot changement est devenu à la mode. Il est américain. Le changement y est un sujet de cours ordinaire. Les ERP, dans les années 2000, l’ont acclimaté chez nous : on appelait ainsi la mise en place d’un ERP. Le terme paraissait bizarre, y compris aux consultants. On a fini par s’y habituer. Mais on n’avait pas compris ce qu’il sous-entendait. Pour cela il aurait fallu connaître l’histoire des USA.

Après la crise pétrolière des années 70, on a cru les USA finis. En 83, Michel Crozier écrit Le mal américain. Lorsque j’étais en MBA, au début des années 90, on me disait : imitez les Japonais, Komatsu va remplacer Caterpillar et Lexus, BMW. Mais les Japonais se sont essoufflés. Surtout, le mur de Berlin est tombé. On a commencé à parler de Nouvelle économie. En France, on l’associe avec la bulle Internet, à tort. Son idée est la suivante. Les Rouges vaincus, le modèle capitaliste va s’étendre au monde. Combiné avec Internet, qui élimine les coûts de transaction, cela signifie la fin des crises et une croissance infinie. Voilà ce qu’écrivait Newsweek, entre autres. C’est la lutte finale.

Pour une nation qui marque sur ses billets de banque qu’elle croit en Dieu, c’est l’annonce de son arrivée sur Terre. Or le marché est l’expression de Dieu. Le marché crée innovation et richesse. Les entreprises doivent disparaître, ou être les agents du marché. ENRON est le pionnier de ce mouvement. Suivez son exemple, ou crevez, a-t-on lu, pendant des années, dans Harvard Business Review. ENRON fait une faillite frauduleuse fin 2001, mais pas les techniques de management qu’il a inventées. Voici un article publié par un cabinet de conseil respecté, en 2003. Une "entreprise ne peut devenir plus performante que si l’on change sa culture fondamentalement". Ce qui signifie changer "l’état d’esprit" de ses personnels. Pour cela il faut appliquer les travaux de psychologie. Notamment, la théorie du conditionnement.

Elle façonne le comportement par la punition / récompense. L’article donne l’exemple d’une banque. "Le changement structurel le plus dramatique consistait à éliminer 20% de l’encadrement. L’hypothèse, qui s’est révélée, était qu’ainsi on éliminerait une quantité d’activités inutiles. Tous les emplois d’encadrement ont été supprimés. Et les cadres ont été invités à proposer leur candidature aux 80% d’emplois restants. Les candidats savaient qu’ils avaient réussi s’ils étaient invités à une session de planification et d’échange – une autre façon de signaler l’importance du projet. Les recalés devaient quitter la banque. L’objectif n’était pas, en premier lieu, de réduire le rapport coûts / revenus, de la banque. Au contraire, le coût des licenciements était très élevé. Plutôt, puisque moins de cadres avaient maintenant à prendre le même nombre de décisions, le changement cherchait à forcer les survivants à les prendre plus vite".   

A ceci est ajoutée une évaluation de performance. Un supérieur attribue une note de 1 à 5 à ses collaborateurs, en fonction de quotas. Les mieux classés reçoivent une prime. "Ceux qui régulièrement obtiennent le classement le plus bas doivent quitter la société" (10% des effectifs).

Interprétation. L’ennemi de la performance, c’est la routine, la coutume, la règle sociale… La vertu du marché, c’est de ne pas leur laisser le temps de s’installer. Si l’on veut suivre son exemple, on doit changer, sans cesse, pour les casser. On parle de changement organique :  comme il y a l’art pour l’art, il faut changer pour changer. Le dirigeant doit être un chaos maker. Il doit créer les conditions du changement permanent. C’est tout.

C’est la science qu’on assassine

Pour justifier ces idées on a fait un usage massif du sophisme. Par exemple, on a entendu des dirigeants s’étonner que vous ne vouliez pas changer alors qu’eux changent sans arrêt. Seulement, il ne s’agit pas du même changement. Le changement sous contrainte, que vous subissez, ressortit à la théorie du deuil. L’origine des travaux sur le deuil est l’étude des hommes aux portes de la mort. Ils doivent faire le deuil de leur existence. Ce n’est pas un changement facile. Le dirigeant, lui, choisit son changement, comme vous choisissez des vacances ou des habits.

Il a aussi été question d’une expérience scientifique dans laquelle un singe décroche une banane et déclenche un jet d’eau qui arrose sa communauté. Après quelques générations, plus personne n’ose toucher à la banane, alors que le jet est débranché. Morale : ceux qui ne veulent pas changer sont ridicules ! Je n’ai pas trouvé trace de cette expérience. En revanche, il semble que si vous vivez une Shoah, ou équivalent, votre stress puisse se transmettre à vos descendants. On se demande même s’il n’y a pas modification de l’expression du génome humain (épigénétique). Pas grand-chose à voir avec la peur de l’eau…

On nous a, encore, seriné que le marché était destruction créatrice. L’expression vient de Schumpeter. Il explique que l’innovation bouleverse sans cesse l’économie. Cela force les monopoles à innover sans arrêt. Ils n’ont donc pas besoin du marché pour cela. Par là il justifie une forme de communisme. Il estimait qu’il nous éviterait les crises capitalistes, drame de son temps !  (Il avait vécu le Nazisme, dont la crise de 29 était l’origine.)

Et si l’on planifiait le changement ?

C’est dommage que l’on ait fait dire n’importe quoi à la science. En effet, elle s’est penchée sur le changement. C’était après la seconde guerre mondiale. On pensait que le totalitarisme était une question de conduite du changement fautive. On voulait rendre sa répétition impossible. Alors, Kurt Lewin a abouti au concept de changement planifié : il y a une façon de conduire le changement à la fois bonne pour l’homme et pour l’économie !

J’ai voulu dire cela à mes interlocuteurs du dîner. Mais le stress subi a dû les rendre allergiques, eux et leurs descendants, à l’idée de changement. En est-il de même pour vous ?

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