L'Open Source, les médicaments génériques et les progrès de l'informatique

Doit-on réinventer la roue à chaque projet informatique ? Le passage des sources des programmes dans le patrimoine commun est-il un facteur de progrès pour l'informatique ?

"Nous sommes des nains sur les épaules de géants". Cest dans le domaine des sciences que lon entend cette pensée. Et en effet, les savants daujourdhui ne sont pas plus intelligents que ceux dhier, mais ils bénéficient, dès leur formation, de siècles de science accumulée et cest sur ce socle immense construit par Newton, Einstein et les autres, quils apportent leurs petites pierres.

Linformatique nest pas exactement une science. Mais doit-elle pour autant tout reconstruire à chaque génération ? Si cétait le cas, elle serait condamnée à toucher rapidement ses limites. Les informaticiens daujourdhui sont-ils plus forts que ceux dhier ? Certainement pas. Ont ils appris plus de choses en cours ? Un peu sans doute. Mais cela ne suffirait pas à sélancer plus loin.

"Si linformatique progresse, cest plus par le patrimoine de code source que par la connaissance"

Car si, en sciences, le patrimoine est entièrement dans le savoir, en informatique, il y a deux patrimoines : la connaissance dune part, le code dautre part. La connaissance progresse lentement et il y a peu de savoirs fondamentaux pour bâtir, disons, Mac OS X ou bien Eclipse, qui étaient inconnus il y a 15 ans. Si linformatique progresse, cest plus par le patrimoine de code source que par la connaissance, cest-à-dire que lon peut sappuyer aujourdhui sur un immense socle de code source.

Dans les premiers temps, les informaticiens devaient tout créer, pratiquement pour chaque programme. Puis, les systèmes dexploitation ont amené un premier niveau de socle, qui est devenu plus sophistiqué au fil des années, et les langages de haut niveau ont amené des librairies de plus en plus riches.

Sur ce socle élémentaire, nous avons ajouté différents frameworks, qui constituent une seconde couche. Et ce nest pas tout : nous disposons aussi dune quantité de composants de haut niveau, que nous pouvons assembler pour construire des applications nouvelles. Au total, 90% du code déroulé dans ces application sera issu, soit du système dexploitation, soit des frameworks, soit des composants. Et nous naurons réellement développé que les 10% de valeur ajoutée spécifique.

"Cest la dimension humaniste de lOpen Source que de considérer que nous apportons chacun notre pierre"

Cest un constat important : linformatique progresse essentiellement parce que le socle de code qui constitue notre patrimoine sagrandit. Si, dans un effort gigantesque, je réalise un programme nouveau, représentant disons un million de lignes de code originales, que ce programme répond à un besoin et quil est un succès commercial, cest certes une belle aventure, qui menrichira peut-être et sera utile à mes clients.

Mais je naurai pas réellement fait progresser linformatique dun pouce, car trois ans après moi, si un autre veut aller plus loin dans cette voie, pour faire un meilleur programme sans disposer du mien, il lui faudra repartir doù jétais parti, ré-écrire mon premier million de lignes de code, pour enfin y ajouter 200 000 lignes qui lamèneront un peu plus loin. Ne pouvant grimper sur mes épaules, il a les deux pieds dans la même boue que moi, et n'a d'autre choix que d'être géant lui-même.

Cest la dimension humaniste de lOpen Source que de considérer que nous apportons chacun notre pierre, ajoutant à ce patrimoine commun, qui nous permettra daller plus loin.

Nous ne sommes pas extrémistes, et ne croyons pas pour autant que tout devrait être Open Source, ni que vendre des logiciels serait immoral. Le principe selon lequel tout travail mérite salaire nous semble très juste, et on pourrait y ajouter que tout travail exceptionnel mérite salaire exceptionnel.

"L'Open Source joue déjà le rôle des génériques en pharmacie"

A ce titre, il est bon que les concepteurs de programmes novateurs senrichissent, ce qui serait non impossible, mais plus rare si toute œuvre était immédiatement disponible en Open Source. Mais du moins faut-il mesurer que tant que les sources de ces programmes nauront pas rejoint le patrimoine commun, linformatique naura pas vraiment progressé.

Dans de nombreux domaines, l'Open Source joue déjà le rôle des génériques en pharmacie : les premières vagues d'innovation appartiennent souvent aux entreprises commerciales, mais aussitôt qu'un domaine arrive à maturité (messagerie, système d'exploitation, serveur HTTP... et maintenant gestion de contenus, CRM, décisionnel...), arrivent les solutions Open Source qui remettent en quelque sorte les avancées d'hier dans le patrimoine.

Cest pourquoi je plaiderais volontiers pour un principe de durée limitée des droits dauteur sur les logiciels. Compte tenu de la vitesse à laquelle bouge linformatique, une durée de 10 années semble confortable : 10 ans après avoir été commercialisé, un programme passerait dans le domaine public.

Comme dans la pharmacie, ce serait un formidable stimulant pour la recherche, car aucune compagnie ne pourrait longtemps se reposer sur ses lauriers, il lui faudrait toujours aller de lavant. Et nous aurions lassurance que tous les programmes rejoignent un jour le patrimoine commun.

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